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 Les Belles-de-Nuit [PV Nirfaël]

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MessageSujet: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfaël]   Jeu 22 Fév 2018 - 2:19



   La bruine avait terni Skerlida durant trois jours. Un stratus drôlement paresseux avait englouti le soleil, trop gourmand des rayons dont il privait la terre. Mais le voile se dissipait et enfin la ville pouvait avoir droit à un peu de couleur à refléter sur les carreaux de ses centaines de fenêtres.

   Il faisait désormais plus frais que froid ; l’hiver au seuil du printemps. Cela dit il en fallait peu pour faire grelotter Erilys. Les épaules haussées, frottant machinalement ses bras pour réchauffer sa peau transie, elle contemplait le rare spectacle du crépuscule rougeoyant qu’offrait le paysage au-dessus des tuiles brillantes encore humides.
   Habiter la mansarde n’était certainement pas du luxe, au moins  avait-elle droit à la lumière du jour et au clair de lune nocturne en comparaison des pièces des paliers inférieurs noyées dans l’ombre des bâtiments congénères, (immeubles parfois plus hauts de deux voire trois étages) et dont les fenêtres étaient à peu près aussi utiles à l’éclairage qu’une unique bougie l’était à un mausolée. Ces conditions n’avaient certes rien à voir avec ce à quoi elle avait été habituée auparavant, c’était toujours mieux que rien du tout. Ayant aussi bien connu la vie de château que celle de mendiante, elle avait compris depuis son arrivée au Tyshar la chance que cela signifiait d’avoir un toit.
   La première fois qu’elle était entrée dans son logement actuel, elle avait pu constater en pinçant fort les lèvres qu’il n’y avait ni lit ni rien qui indique que cet endroit était destiné à accueillir quelqu'un. Cela n’avait en réalité rien d’une chambre, mais tout d’un débarras humide et dégoûtant où il régnait une odeur rance. Les fenêtres fuyaient à cause du bois vermoulu et moisi. C’était un miracle que le toit n’ait subi aucun dommage. D’anciens meubles à demi-fossilisés sous la poussière se chevauchaient dans un désordre plus ou moins chaotique comme un cortège de rats dans une crypte. Ils encombraient la quasi-entièreté de la pièce qui se voulait spacieuse malgré tout. Par ailleurs, il y avait aussi des taches d’un liquide collant assez mystérieux au pied du mur extérieur. Mais le pire devait être les dizaines d'insectes morts – non, le pire, c’était que ces insectes n'étaient même pas identifiables. Il ne s’agissait pas (que) de cafards. Ce ne pouvait pas non plus être des mites : les mites sont physiquement plus tolérables que les ptérygotes gisant çà et là au sol sur le dos ou bien encoconnés dans les toiles abandonnées. Il fallait être profondément désespéré pour accepter de vivre ici. Apparemment, Erilys l’était.
   La demi-elfe avait dû braver son dégoût pour rendre cet endroit vivable (et surtout hygiénique, car là était la plus rude épreuve.) Pour l’anecdote, elle était même tombée sur les restes d’une chouette morte depuis plusieurs mois en déplaçant une armoire, ce qui expliquait donc les pelotes et petits os qu’elle avait ramassé en balayant.
   Il lui fallut chercher loin sa détermination pour venir à bout de cette tâche impossible, mais la patience était une de ses qualités et elle voulait encore se prouver qu’avoir coupé les liens entre elle et sa mère n’était pas une erreur qu’elle regretterai. Finalement, armée d’une éponge, d’un sceau d’eau et d’une volonté d’acier, elle était parvenue à transformer ce taudis en lieu de vie convenable et, soit dit en passant, avait pu agrandir la pièce de moitié en se débarrassant d’une grande partie des encombrements ou en s’en servant pour son propre ouvrage. Elle en était même venue à restaurer les fenêtres à partir d’anciens pieds de table. Oui, “déterminée” était le bon mot.
   Après tout, Erilys était vouée à rester ici longtemps. Son maigre salaire la retenait ici comme dans un poing fermé. Si cette auberge était sa prison pour les années à venir, autant que sa cellule soit un minimum confortable ! Elle avait déjà songé plus d’une fois à chercher un meilleur travail ailleurs, mais la raison lui rappelait que le choix n’était plus un luxe qu’elle pouvait s’offrir maintenant que tous les survivants avaient fui l’Ancien Monde. Elle avait eu la chance de pouvoir prendre un bateau plus tôt que la majorité des autres migrants : un éventail de possibilités professionnelles plus large qu’aujourd’hui s’était présenté, elle n’avait seulement pas saisi l’occasion de trouver un emploi seyant à ses capacités. Elle le regrettait amèrement et blâmait sa mère pour cela. Voilà qu'aujourd’hui elle est réduite à chanter pour plus de pourboires que de salaire et se prostituait dans une taverne. Charmant ! Et pitoyable, aussi.
   Tous ces derniers changements lui laissaient l’aigre impression que la moitié de sa vie s’était déroulée à Skerlida tandis que l’autre était un vieux rêve ; le temps lui avait semblé bien plus long en un an dans une ville morne qu’en cinquante sous trois toits différents.
« Ça pourrait être pire. » pensa-t-elle en se détournant de la fenêtre. D'autres personnes n'avaient pas eu la chance de survivre comme elle. Elle n'avait pas à se plaindre...  même si l’on pouvait considérer que la différence entre être au bord et gouffre et être au fond du gouffre était finalement assez infime.
   La demi-elfe se dirigea vers une coiffeuse improvisée (enfin, une coiffeuse sans glace, voilà qui était un comble.) et ouvrit l’un des tiroir duquel elle sortit un humble petit miroir ovale, à peine plus long que la paume de sa main. Ce n’était qu’une petite vérification de dernière minute : symétriser les sourcils, ranger les mèches rebelles, rien de plus. Tout ce qui était des bijoux et de l’art du maquillage lui importait peu et elle n’en avait pas besoin dans le cas où elle voulait se mettre en valeur. La plupart des femmes d’ici se lestaient le cou de colliers clinquants et se menottaient avec leurs bracelets pour détourner le regards de leurs éventuels défauts, faisant d’elles de véritables prisonnières de l’apparence. (Il faut dire qu’une naine en robe a tout l’air d’une dinde, mais l’avis est très personnel.) Ce n’était pas le cas de la demi-elfe qui s’affranchissait volontiers de tout ornement additif dont elle n’avait de toute façon ni les moyens ni l’envie de se procurer. Elle préférait être légère et libre de tous ses mouvements.
   Enfin, difficile d’être légère avec autant de pensées alourdissant le crâne. Erilys rangea le miroir et se massa les tempes, entreprenant alors une petite série d’étirements rituels. Il était temps de sortir de sa grotte et se présenter au public avant que l'ivresse ne le déchaîne. La demi-elfe secoua la tête comme pour ébrouer sa cervelle de la rosée de pensées qui la recouvrait. Elle se leva, ajusta sa robe une dernière fois et sortit, (et comme elle était grande et que la porte ne l’était pas, il lui fallut pencher la tête pour passer sous l’encadrure.) fermant derrière elle le plus doucement possible. Puis elle glissa la clé dans son bustier (qui était hélas sa seule poche mais aussi le dernier endroit qu’un voleur à la tire irait fouiller.) Le brouhaha du rez-de-chaussée lui parvint comme si elle y était déjà. Erilys prit une bouffée d’air et descendit les quatre étages. Les marches étaient très étroites et toutes sans exception grinçaient terriblement au moindre pied qui s’y posait. Marcher sur le dos d’un vieil homme devait probablement faire le même son, autant en gémissements qu’en vertèbres qui craquent. Il fallait être un chat pour pouvoir s’y déplacer sans faire de bruit.

   La taverne au rez-de-chaussée n’était pas un endroit des plus propres du monde mais elle était tout de même bien tenue en comparaison des autres tavernes de la ville, surtout depuis que l’économie y fleurissait - enfin fleurir, parlons plutôt de bourgeonnement. L’endroit était tout juste passé de “misérable” à “presque convenable.”
Quelques habitués buvaient au bar à toute heure, mais le pic de clientèle arrivait le soir pour voir le rossignol chanter. « Ou le perroquet brailler, oui… »
   L’odeur de la transpiration embaumait si bien l’espace qu’on aurait dit qu’à peine évaporée des corps elle se condensait sur les murs. Après mûres réflexions, c’était peut-être même le cas. Les travailleurs venaient se restaurer ici avant de rentrer chez eux. Beaucoup sortaient tout droit de la mine, et parmi eux l’on comptait un certain nombre d’immigrés, plus humains qu’elfes.
L’auberge avait bien meilleure mine depuis qu’Erilys y faisait ses affaires. Quelques dettes s’étaient même effacées grâce aux bénéfices. Peut-être un jour la demi-elfe pourrait espérer une augmentation, mais le peu de crédit que lui accordait son employeuse au vu de son “hybridité” apparente la dissuadait de le faire…
   Même si la situation s’était améliorée au fil du temps, la taverne n’était pas encore devenu un vrai salon. Il n’y avait donc pas de scène — ni la place pour en installer une — et Erilys devait s’asseoir sur le bar pour se tenir au-dessus de son public. L’idéal aurait été de rester debout mais elle se serait heurtée au plafond à cause de sa grande taille.
   Un luthiste attendait aux pieds des escaliers, assez impatient de commencer, ou plutôt impatient d’en finir. Il l’accompagnait assez souvent, mais il fallait dire qu’il n’était pas très bon musicien. Son jeu était d’une telle fadeur… Il pouvait dire que son instrument était de fortune, son talent l’était aussi.
Après avoir volé une gorgée de bière à un client béat, la demi-elfe s’installa, joignants les pieds, joignants les mains sur ses genoux tout en haussant frileusement les épaules. Elle fit lentement mouliner sa tête dans un dernier étirement qui par la même occasion lui évitait d’attendre bêtement que la petite foule se taise. Lorsque le silence s’installa enfin et que toutes les pupilles furent rivés sur sa superlative grâce, le musicien entama l’introduction. Au bout de quatre mesures elle leva le menton, prit sa respiration et avec le sérieux d’un moine dans une bibliothèque, entonna :

(Un refrain instrumental intervient entre chaque couplets.)

« Leur corolles fermées, comme des paupières closes
Les Belles-de-Nuit écoutent, attentives à ma prose.
Et touchée par mon tourment, la Lune, mon égérie
Fait de mes insomnies la sensible élégie,
Elle chante :
Envoûtés de cauchemars,
Les moutons dansent, mièvres
Font un ballet macabre qui lui donne la fièvre

Sous la plume fielleuse qui griffe le papier
Filent comme le temps les notes sur la portée.
Une valse qui prend le coeur pour métronome,
Fait chanter les cordes en leur mélodique idiome.
Émus,
Dans le silence nocturne
se sont tus les grillons
Pour mieux profiter de l’étoilé carillon.

Et sur la partition, les lignes noires s’étirent
L’encre coule abondante, comme le sang des souvenirs
Mais sans la volonté, l’inspiration ternit
Et lasse dans les cieux, La lune se rancit.
Austère,
La pellicule du temps
Altère les éclats
Le monde aveugle et sourd approche de son trépas.

La vérité nous blesse et on veut la trahir
Au fond d’une bouteille on dilue les souvenirs
Mais ceux que l’on voulait à jamais oublier
La mer du temps toujours nous les rend en marées.
Un trait
L’on veut revoir le monde
Avec des yeux d’enfant
Retrouver la magie, la quiétude d’antan.

Et sur la page de notre histoire
Il est écrit, en lettres noires
“à suivre”,
Leur corolles fermées,
comme des paupières closes
Les Belles-de-Nuit m’ignorent, insensibles à ma prose.
»

   Une chanson qui avait prit tout son sens depuis ces dernières années. Qui l’avait écrite, quel était son titre, on ne savait pas vraiment. Un court instant de silence s’écoula avant que ne retentissent les premiers applaudissements. Court, mais terriblement lourd. Erilys soupira, bizarrement mal à l’aise, comme si une vérité qu’elle connaissait pourtant venait brusquement de lui être révélée sans qu’elle n’en saisisse vraiment le sens. Elle posa pied à terre pour s’incliner puis recueillit ses pourboires avec une gratitude démonstrative avant de s’esquiver à une table en coin comme elle le faisait toujours après une représentation. Une pinte aux deux tiers vide y avait été abandonnée, que la demi-elfe prit la liberté de s’approprier.
   Elle scruta la foule tout en sirotant la boisson, sélectionnant des yeux les hommes avec qui elle ouvrirait un dialogue d’ici quelques minutes, les ivrognes et tous ceux qui semblaient indisposés étant éliminés d’office. Reconnaître les riches des pauvres était une chose, mais savoir qui était digne de partager sa chaire et qui ne l’était pas en était une autre au moins toute aussi importante. Même si les gentilshommes ne couraient pas les rues, il y avait toujours des malheureux qui trahiraient leur bourse pour remédier quelques instants à l’amère solitude qui les rongeait corps et âmes. Erilys ne faisait que prendre certains d’entre eux en pitié. Cela dit, plus temps passait, plus les membres de classe supérieur s’intéressaient à lui faire la cour. La plupart perdaient leur temps et leur énergie en adulations frivoles. Elle savait parfaitement qu’elle n’était pas un tas de viande et estimait avoir conservé assez de dignité pour être respectée.
   Son assurance additionnée à sa prestance impressionnait les misérables qui cherchaient cette même volonté de combattre le dénuement, tandis que le mystère qui en résultait attirait les fortunés en quête d’aventure. C’est pourquoi beaucoup la révéraient, même malgré eux.
   Le verre resta collé à ses lèvres le temps d'une réflexion avant qu'elle ne le repose. La demi-elfe allait enfin jeter l’encre sur quelqu’un, mais fut interrompue avant même d'avoir quitté son siège.


Dernière édition par Erilys le Mer 21 Mar 2018 - 8:13, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfaël]   Mar 27 Fév 2018 - 20:36



Nirfäel s'amusait fabuleusement. Il y avait maintenant près d'une dizaine de personnes qui s'étaient réunies tout autour de la grande table, et les cinq autres hommes assis avec le barde avaient déjà perdu toute leur bourse. Les dés roulaient de tout côté, s'entrechoquaient dans un léger tintement, tandis qu'un son émoustillant résonnait lorsqu'ils tombaient sur le bois rêche. Même alors que tout autour d'eux on chahutait à qui mieux, ils demeuraient les piliers de la conversation. En outre, ils étaient idéales pour aller sous les coupes en étain que la tavernière leur avaient servi.

-Très bien, les enfants, fit le demi-elfe avec un sourire dont lui seul avait le secret. Vous êtes sûrs de vouloir continuer ? On mise pour vingt pièces cette fois.

Les autres grognèrent. Ils avaient en effet tous perdus des sommes que l'on pouvait considérer astronomiques dans ce quartier. Le barde en aurait ri presque, car cet argent n'était que bien peu comparé à ce que la compagnie qu'il possédait lui rapportaient. Mais il s'amusait beaucoup. Avec ses mains fines, il joua gracieusement des deux dés qu'il détenait. Au signal, tous mirent leurs propres dés dans leur coupe et firent tomber cette dernière à l'envers contre la table. Chacun la ramena ensuite lentement vers lui pour observer son jet loin des indiscrets. Un des joueurs annonça le chiffre neuf un instant plus tard, ce qui provoqua des marmonnements et des grognements. Annoncer aussi vite signifiait souvent qu'il y avait duperie. Le coquin ne devait pas être du coin. Les deux suivants annoncèrent douze et quinze, le dernier misa onze en se grattant sa barbe sale. Tous les regards se tournèrent vers le demi-elfe qui restait silencieux, plongé dans ses réflexions. Du moins, c'était l'expression qu'il voulait donner.
Le jeu auquel ils participaient était simple : Il fallait miser un nombre qui était égal à la somme des dés du joueur se trouvant à sa droite, plus le chiffre d'un de ses propres dés. Lorsque la mise était remportée par plusieurs joueurs, les gains revenaient à celui qui misait le plus gros nombre, une règle convenable dans les milieux bourgeois, largement ignorée dans les bouges infâmes tels que celui-ci. Dans ces environs, c'était plutôt un prétexte pour la bagarre aux poivrots et aux malandrins, ce qui n'avait jamais donné à ce jeu une bonne réputation. Toutefois, il fallait lui reconnaître cette caractéristique qu'il ramenait les foules le soir comme le printemps les fraises dans un cageot.

-Seize, finit par dire le demi-elfe, à l'enthousiasme général de l'assemblée .

Ils retournèrent chacun leur coquille un à un, révélant leur jeu. Lorsque le joueur sur sa droite révéla un jeu de onze, Nirfäel cligna légèrement de l'œil. Il déplaça sa main sous sa coupe, la couvrit de sa paume et, avec beaucoup d'habileté, cacha le dés avec la face sur le cinq en même temps qu'il retournait sa coupe à l'intention de la foule. Un tapage de tous les diables s'ensuivit et les autres jurèrent dans leur barbe. Le demi-elfe gagna vingt autres pièces d'argent. L'un des joueurs se leva de la tablée et frappa sa coupe dans un geste rageur avant de s'en aller. Le suivant qui s'assit poussait des exclamations rauques comme celles d'un veau à peine né, un strabisme évident au niveau de l'œil gauche lui donnait un air de dément. Nirfäel fit la moue, il avait presque envie de s'en aller. Il n'y avait que peu d'intérêts de prendre l'argent des idiots qui venaient délibérément pour le perdre. Et puis, pour éviter que les gens ne remarquent la supercherie, Nirfäel n'essayait pas de gagner à tous les tours, et ne récupérait donc pas des richesses folles.
Mais il faut dire que c'était dans ce genre de moment qu'il éprouvait une sensation comme il en avait rarement eu depuis qu'il avait rejoint le Nouveau Monde : La sensation d'être resté une fripouille, d'être libre de faire ce que bon lui semble, d'être malin et bon dans tout ce qu'il entreprenait. Et puis il y avait le danger aussi, celui d'être pris, d'avoir fait l'erreur de trop. Et outre cela encore, l'idée de ne pas faire partie d'un autre monde que celui-là. Il aurait certes aisément pu rejoindre la tablée des nobles, et il s'y serait sans doute fort plu. Mais il l'aimait ce monde de vipère, de malappris, de vauriens et de putains. Ce monde, c'était sa vie, là où il avait appris à jouer du luth pour la première fois, là où sa mère lui apprenait à chanter tandis qu'elle préparait le feu dans l'âtre et le souper. Même alors que cette compagnie de taverniers ne faisaient que rencontrer succès après succès depuis les derniers mois, et que sa fortune augmentait sans cesse, il ne pouvait accepter de vivre dans des palais ou des châteaux, bien que cela ne lui déplaise pas de dormir parfois dans des draps de satin !
Oui sans nul doute, le barde s'amusait fabuleusement. Il décida néanmoins de saluer ses compères et de se retirer au bar pour prendre du bon temps.

La taverne avait plus l'apparence d'une vieille auberge à deux étages. Deux escaliers de chaque côté du rez-de-chaussée menaient vers un balcon au premier qui surplombait la pièce. Il y avait presque douze chambres rien qu'ici, et sûrement autant de meilleure qualité au second. Dans la salle, le bar sur lequel Nirfäel était accoudé faisait dix mètres de longs, l'ensemble était damasquiné de fils de cuivre traçant des motifs. Derrière ce dernier, trois femmes dont la tavernière s'occupaient de servir les clients, les chopes filant tel des courants d'air. Le barde pouvait aussi sentir les odeurs de bières frelatées, du vin épicé et le fumet délicieux d'un feu de bois qui couvait près du bar. Avec les fumerolles de vapeurs argentées qui émanaient de la cheminée, un manteau de brume drapait l'étage, plongeant la pièce principale dans une atmosphère lourde, mais qui ne déplaisait pas au barde.
A dire vrai, il adorait cet endroit. Le hasard voulut qu'il tomba dessus quelques mois plus tôt, durant ses premiers voyages à Aurvangar et l'auberge l'avait alors profondément déçu. Il n'y avait pas eu foule ce soir-là, et l'on avait même pu entendre les escaliers grincer sous le pas des coupe-gorges venus parfois délestés les voyageurs de leur bourse dans leur propre chambrée. Tout ceci avait visiblement pris fin, avec le succès nouveau des lieux. Nirfäel, qui en avait justement profité pour installer une structure concurrente à Skerlida, avait été surpris d'apprendre que malgré l'importante population se trouvant en ville, le succès escompté n'avait pas été percé.

"Il y a sans doute eu magouille" pensa le demi-elfe en sirotant son verre de Beaujais d'Est. "Ou alors l'affaire a été entendue avec les autorités du coin. Diable que je déteste ne pas savoir ! J'avalerai des poires d'angoisse pour découvrir quel miracle s'est invité dans cette maisonnée."

C'est seulement après avoir formulé cette pensée dans son esprit que le silence tomba dans l'auberge. Etonné, le demi-elfe pensa que quelque chose de grave était arrivé, et il se retourna. Son regard croisa alors des yeux grisâtres tel qu'il n'en avait jamais contemplé auparavant. Pas d'un gris morne, non. Dans la demi-obscurité que soulignaient les lueurs fulgurantes de quelques braises, ils étaient en vérité aussi brillants que du nacre, de celui que Nirfaël n'avait pu voir que parmi les coquillages de la grand mer intérieure. Ils appartenaient à une femme qui se démarquait de l'assemblée, pour la raison bien particulière qu'elle n'était pas derrière le bar, mais dessus. Et qu'elle était d'une incommensurable beauté. Si Dinval de la Haute Extraordinaire Compagnie avait pu écrire une ligne là-dessus, il aurait dit que tout dans son visage exprimait la grâce, richesses tant jalousées par Dame Nature elle-même, qui si elle avait pu tendre les bras, aurait poursuivi ce joyau jusque dans les astres pour le faire sien. Alors qu'elle se tenait assise bien droite sur le bord du bar, le barde eut le temps de voir la pointe de ses oreilles :

"M..."

Et alors elle se mit à chanter. Pour Nirfäel, ce fut comme si le voile profond couvrant de lointains souvenirs, longs fils indistincts dans le creux de son esprit, venait de se déchirer pour laisser place à une lumière blafarde, presque brutale et cruelle. Mais elle était douce aussi, comme la brise qui coulerait sur les feuilles des arbres dans un léger ballotement. Il se désintéressa très vite des paroles, car la chanson lui avait déjà été enseignée, pour mieux profiter de la voix de la demi-elfe. Avait-elle également des dons en elle ? Pouvait-elle manipuler la Source comme lui ? Très vite, il eut sa réponse, car rien ne lui échappait quand il s'agissait de la Musique, et il ne ressentait pas le pouvoir attractif de la Magie en ces lieux. Et pourtant, c'était comme si la voix de la demi-elfe l'avait ensorcelé. C'était comme se réveiller d'un long sommeil et entendre le cœur du monde battre pour la toute première fois. Quand le chant prit fin, il eut comme un manque et, à regret, applaudit avec beaucoup d'allure, continuant même lorsque les autres cessèrent.
Mais soudain, il repéra un mouvement derrière lui. Cinq hommes de haute stature et à la mine mauvaise venaient d'entrer dans l'auberge. Deux attendaient près de l'entrée, tandis que les trois autres observaient la foule. Lorsqu'il reconnut le guerrier qui avait perdu de l'argent au jeu, le demi-elfe déglutit péniblement. Il y avait comme quoi certaines mésaventures que le barde préférait finalement éviter, tout compte fait. Il resserra son manteau et se prépara à ruser pour filer en douce. Toutefois, lorsque son regard retrouva la demi-elfe assise au bar, un sourire mélancolique et sincère peigna ses traits. Et après quelques instants, il termina son verre et pensa soudain que "au diable la raison" ! Il traversa rapidement le bar. Personne ne le vit, personne ne l'entendit. Ni les pochards buvant pour tromper l'ennui en échangeant les derniers cancans, ni les laquais et palefreniers à moitié endormis. Il passa près des flammes des candélabres et mêmes les bougies ne vacillèrent point à son passage. Alors que la jeune fille s'apprêtait à disparaître dans la foule, il l'interrompit en disant doucement :

- C'était une magnifique chanson. D'aucun se demanderait jusqu'où le souvenir des choses désormais éteintes cesse de nous suivre. Et en vérité, je pense qu'il se trouve toujours auprès de nous, pour le meilleur comme pour le pire. (Elle se tourna vers lui et il s'inclina) Des félicitations s'imposent ! Pardonnez mon emballement, mais de ma vie de barde, je n'avais encore jamais entendu pareille voix. Venez-vous de l'académie de Kyrr ? Ou de celle de Caer Càthar peut-être ?
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfaël]   Sam 3 Mar 2018 - 1:20



« C'était une magnifique chanson. D'aucun se demanderait jusqu'où le souvenir des choses désormais éteintes cesse de nous suivre. Et en vérité, je pense qu'il se trouve toujours auprès de nous, pour le meilleur comme pour le pire. »

   Erilys fut un peu surprise, elle n’avait rien vu venir. Si le compliment ne l’avait pas particulièrement flatté, la phrase de sagesse qui avait suivi avait fait un croche-pied à l’intérêt qu’elle portait au nobliau assis non loin. Elle n’était pas habituée à ce qu’on l’aborde de cette façon. Non, d’ordinaire, on disait plutôt : “ Puis-je offrir un verre à cette belle Dame ? ” ou encore “ Je n’imaginais pas rencontrer de nymphe un jour ! ”, amorces bateau ou trop bien trop préparées pour de pauvres hères qui n’avaient jamais appris à converser et qui trahissaient les intentions. La plupart des gens d’ici ne portaient pas un si grand intérêt pour la musique. Ils venaient pour qui chantait, pas pour la chanson.
Erilys pivota pour mieux voir son étrange interlocuteur qui poliment, s’inclina. Voilà qui était très raffiné pour quelqu’un de la ville ! Une fois redressé, elle se permit de le détailler rapidement du regard, des pieds à la tête. C’était un homme propre, qui couvrait une silhouette humble sous un long manteau zinzolin qui avait dû coûter cher en teinture. Contrastant avec sa peau mate, la blancheur de ses cheveux ne témoignait pourtant pas de sa vieillesse : les traits de son visage semblaient au contraire indiquer qu’il était encore à l’avril de son âge, et ses yeux clairs lui donnait, peut-être malgré lui, un air de malice. Mais ce qu’elle comprit bien vite et qui retint officiellement son attention, c’était que cette personne n’était ni un homme ni tout à fait un elfe, mais un demi-elfe comme elle.

« Des félicitations s'imposent ! Pardonnez mon emballement, mais de ma vie de barde, je n'avais encore jamais entendu pareille voix. Venez-vous de l'académie de Kyrr ? Ou de celle de Caer Càthar peut-être ?»

   La jeune femme arqua des sourcils étonnés puis baissa les yeux sur son verre vide, prise au dépourvu par ces questions. À vrai dire, elle n’avait absolument aucune idée d’où se situait Kyrr. Heureusement la question ne l’obligeait pas à défendre son ignorance, car elle n’avait jamais étudié ailleurs que dans sa propre chambre. Tout ce qu’elle avait appris, elle le devait aux expériences que la Vie, le Hasard et la Chance lui avait imposées. Autrement elle n’avait fréquenté aucune école pour la simple (mais peut-être pas bonne) raison qu’elle avait toujours repoussé la perspective de devoir s’éloigner de sa famille. Elle n’avait donc jamais planifié sa vie ni ressenti le besoin de le faire. Seulement maintenant que c'était le cas et que le Sort avait brusqué les choses, étudier, et étudier la musique, était devenu bien au dessus de ses moyens.
La demi-elfe prit une petite inspiration en secouant lentement la tête.

« Non...Je ne viens d’aucune académie. Et si cela avait été le cas et que j’avais un talent tel que vous semblez me reconnaître, je ne crois pas que je serais ici, fit elle remarquer avec un rire triste. Mais, je le prends comme un compliment..! »

   Elle aurait surtout un travail qui lui paierait complètement son loyer si elle avait pu acquérir plus de savoir-faire. Aujourd’hui elle se maudissait de s’être tournée les pouces pendant un demi-siècle. Mais à quoi bon ruminer ? Sa chance était passée et il lui fallait se débrouiller autrement. Elle aspirait encore à une meilleure condition.
   Après une seconde de flottement, elle  inclina à son tour la tête pour lui rendre son salut et l’invita à prendre un siège à son côté. Appuyée sur ses coudes, le menton calé sur ses mains disposées en hamac, elle enchaîna :

« Et donc, vous êtes barde ? Je ne vous ai jamais vu par ici ! Mais quel drôle de vent peut bien vous avoir amené dans ce trou ? »

   Erilys était plutôt intriguée. Elle n’avait pas croisé l’un de ses semblables depuis longtemps, et c’était déjà comme si elle venait de rencontrer un membre lointain de sa famille, un arrière-cousin à son degré ou quelque chose du genre. Ce qui la rassurait, c'était qu'elle savait que leur échange ne serait pas fondé sur le mépris de l’un envers la race de l’autre et qu’ils avaient forcément tous deux été victimes de leur identité durant leurs existences à un moment ou à un autre — ce qui leur faisait déjà deux points communs. Un voile invisible de solidarité enveloppait alors la petite bulle de leur conversation naissante.
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfaël]   Ven 16 Mar 2018 - 21:33



-Non...Je ne viens d’aucune académie. Et si cela avait été le cas et que j’avais un talent tel que vous semblez me reconnaître, je ne crois pas que je serais ici. Mais, je le prends comme un compliment !  

Elle avait dit cela avec désinvolture, mais Nirfäel avait eu le temps de déchiffrer le bref masque de dégoût que lui inspirait cet endroit. Et puis il y avait eu dans son petit rire une telle source d'amertume qu'il ne douta pas de son idée. Ainsi venait-elle de nulle part. C'était peut-être vrai. Ou peut-être, supposa-t-il, était-ce une façon de cacher l'échec de son séjour dans l'une de ces académies. La coutume voulait qu'une adepte de Caer Càthar qui passait avec succès son parcours était au minimum admise dans les cours de Ceannad et de Nisgleiried, et ceci parmi les plus grandes institutions, il en allait de soi. Il était honteux et particulièrement funeste pour la carrière d'une telle personne de chanter dans une taverne de renom, ou pire dans une simple auberge de fortune. Dans ce genre de cas, les adeptes étaient renvoyés sans cérémonie et l'on effaçait leur nom des registres le plus rapidement possible ! Avec bonne figure et bien séance. Non après tout, il valait sûrement mieux pour elle que ses paroles soient vraies.
Elle lui rendit très vite son salut et alors qu'elle l'invitait à prendre un siège, le barde nota sa façon de se déplacer très adroite, sa gestuelle gracieuse, comme si chaque mouvement était délibérément orchestré et avec lenteur. Il sourit malgré lui. Peut-être n'avait-elle pas fait d'étude dans une académie, c'était vrai. Mais en cela, il était certain, elle n'avait pas toujours vécu dans de petites maisonnées !

-Et donc, vous êtes barde ? Je ne vous ai jamais vu par ici ! Mais quel drôle de vent peut bien vous avoir amené dans ce trou ?  

Le demi-elfe réprima un rire franc et se contenta de glousser très ouvertement. Il vérifia brièvement que les hommes de main du joueur de tablée n'étaient pas dans les parages. Mais l'attroupement était si immense depuis le concert qu'il aurait certes bien fallu une cohorte de gardes fraîchement sorties des casernes pour pouvoir les dénicher dans cette marée. Tout éclat de voix résonnait tel un lointain écho dans la taverne car milles cris le recouvraient aussitôt dans une tumultueuse ardeur que n'aurait pas renié un cour de duc invitant ses faux-amis et des sénateur en tout bien tout honneur.
C'est donc avec assurance que le barde se tourna de nouveau vers la jeune demi-elfe. Une fois de plus, il admira sa posture digne et fière, se stoppa en voyant ses yeux si étrangement familiers.

-C'est qu'à en croire vos dires, on ne trouverait presque aucune raison bien heureuse pour venir dans ce... trou, comme vous l'appelez ! (Il but une gorgée de son verre.) Vous ne devez pas bien l'aimer cet endroit pour le qualifier avec tant de mépris. Mépris qui, si je devais émettre mon opinion là-dessus, me semble parfaitement infondé. A vrai dire, c'est un excellent établissement qui me parait tout bien rangé et très propre.  

Il se redressa loin de la table pour détendre son dos, jouant avec la breloque ceinte à son manteau par la taille. Il lui jeta un regard moqueur et sourit.

-Et puis, dois-je vous rappeler que je viens d'entendre une merveilleuse voix me conter que même en ces trous, la Magie d'une belle chanson peut encore avoir des effets, même sur ceux qui en ont fait l'objet leur vie ? Si vous voulez mon avis, c'est bien que vous ne soyez pas allées dans l'une des académies que j'ai cité. Vous ne vous y seriez pas plu, d'autant qu'il n'y a déjà pas de bien grandes raisons de s'y plaire.  

Il lorgna à nouveau du côté des tablées. Toujours pas de signe des malandrins, et cela ne lui plut pas. Du peu d'expérience qu'il avait dans l'art très subtil qu'il appréciait de nommer "Fuite aux quatre pieds", il savait qu'il valait mieux avoir ses poursuivants proches et dans son champ de vision que loin et indiscernable. Dans ce genre de cas, il y avait souvent à craindre que les ennuis ne le rattrapent plus rapidement que prévu.

-Mais enfin, pour vous répondre, je suis ici de passage. Je suis rentré à Aurvangar depuis peu et j'avoue ne pas avoir hâte de retourner à des affaires fort ennuyeuses avec des nains fort ennuyeux et peu coopératifs comme j'aime à me le rappeler. Et vous, gente dame ? D'où venez-vous ? J'ai cru, ma foi peut-être de façon erronée, discerner un accent... (il hésita quelques instants sur la formulation) qui ne viendrait pas d'Aurvangar, voire pas de cette contrée en vérité.  
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfaël]   Dim 25 Mar 2018 - 1:18



« C'est qu'à en croire vos dires, on ne trouverait presque aucune raison bien heureuse pour venir dans ce... trou, comme vous l'appelez ! Vous ne devez pas bien l'aimer cet endroit pour le qualifier avec tant de mépris. Mépris qui, si je devais émettre mon opinion là-dessus, me semble parfaitement infondé. A vrai dire, c'est un excellent établissement qui me paraît tout bien rangé et très propre. »

   Ce fut complètement incontrôlé mais elle haussa un sourcil, un sourcil offusqué qui s’exclamait pour elle : pardon..?
“Parfaitement Infondé”. Erilys s’en mordit la langue. Les mots étaient particulièrement mal choisis. En fait, on aurait pas pu choisir d’expression plus inadaptée. Cet homme, qui n’était probablement jamais venu dans cette auberge jusqu’alors, avait l’audace de dire que son mépris était parfaitement infondé ? À priori, ce n’était pas lui qui travaillait, dînait, dormait et en somme vivait ici. Après tout le temps qu’elle avait passé dans cet endroit, l’on pouvait dire de son jugement qu’il était tout sauf infondé.
   Elle baissa à nouveau les yeux. Après tout, il n’avait aucune raison de détester cet endroit comme elle le faisait. Lui, il était et demeurerait toujours de l’autre côté du comptoir. Finalement, c’était plutôt prometteur que sa première impression soit aussi positive : une nouvelle tête s’ajoutait à la clientèle grandissante. La demi-elfe ravala bien vite sa vexation, pensant sagement qu’il ne fallait pas prendre toutes les remarques personnellement. Elle se contenta simplement de hausser les épaules en jouant des doigts. Pour elle, c’était un trou à rats, rien de plus.

   De l’autre côté du bar, les tavernières allaient et venaient sans leur prêter une réelle attention, trop occupés à satisfaire les commandes qui arrivaient les unes après les autres. Alors que la demi-elfe constatait que son verre était bel et bien et malheureusement vide, une main garnie de petits doigts potelés vint le soustraire à son champ de vision et aplatit à la place une petite bourse en tissu bruni. Un faible tintement informa Erilys de son contenu. Elle la rapprocha d’elle en la couvrant de ses mains protectrices.
À son côté, le demi-elfe poursuivit. Elle se tourna poliment vers lui pour lui signifier qu’il avait toujours toute son attention (quoiqu ’elle mourrait d’envie de compter sa monnaie.)

« Et puis, dois-je vous rappeler que je viens d'entendre une merveilleuse voix me conter que même en ces trous, la Magie d'une belle chanson peut encore avoir des effets, même sur ceux qui en ont fait l'objet leur vie ? Si vous voulez mon avis, c'est bien que vous ne soyez pas allées dans l'une des académies que j'ai cité. Vous ne vous y seriez pas plu, d'autant qu'il n'y a déjà pas de bien grandes raisons de s'y plaire. »

   De charmantes fossettes gravèrent ses joues, révélant un fin sourire qui lui repeignit pendant un court instant tout le visage. Encore une fois son regard fuit, retrouvant sa chère petite bourse. Elle en écarta les bords et entreprit de sortir les pièces une par une. Tout en s’appliquant à les rassembler en petites piles de cinq, elle répondit :

« Oui… Enfin, une chanson, de là à ce qu’elle soit magique... (Elle fronça les sourcils en s’apercevant que sa bourse était bien plus légère que prévu a ce stade du décompte.) Mais concernant les académies, c’est sans doute… Je ne peux que vous faire confiance à ce sujet. »

   Erilys empila encore quatre des précieux petits jetons argentés avant de ne plus pouvoir en pincer d’autre. Elle secoua le tissu, avec le mince espoir que tombent les derniers. Hélas, une fois de plus, l’opération fut vaine et elle le jeta sur la table avec finalement plus de lassitude que de déception. Elle remit donc tout dans la bourse, incluant les dons qu'elle avait reçu après le concert de ce soir.
   De la somme qui lui avait été promise, il manquait six pièces. C’était loin d’être une grande fortune certes, mais pour la demi-elfe, cela signifiait déjà beaucoup. De toute façon, c’était toujours la même chose avec cette naine. Elle en prélevait toujours un peu sur son salaire. Mais il fallait dire que cette fois, elle avait quand même un peu abusé. Erilys se demandait parfois dans quel sens allait sa situation : de mal en mieux ou de mal en pis ? La balance était assez capricieuse.
   Les voilà qui conversaient depuis à peine trois minutes, et les coups d’oeil répétitifs que son interlocuteur adressait au fond de la salle n’avaient pas échappé à la chanteuse de cabaret. Alors que le demi-elfe lorgnait sur le côté, elle suivit son regard. Il n’y avait rien d’anormal ou qui lui paraisse insolite, mais il semblait guetter quelque chose là-bas, parmi la foule.

« Mais enfin, pour vous répondre, je suis ici de passage. Je suis rentré à Aurvangar depuis peu et j'avoue ne pas avoir hâte de retourner à des affaires fort ennuyeuses avec des nains fort ennuyeux et peu coopératifs comme j'aime à me le rappeler. Et vous, gente dame ? D'où venez-vous ? J'ai cru, ma foi peut-être de façon erronée, discerner un accent… ...qui ne viendrait pas d'Aurvangar, voire pas de cette contrée en vérité. »

   Ce fut au tour d’Erilys, maintenant, de se redresser. Elle osa enfin soutenir son regard plus longtemps, avec l’impression étrange que la réponse se trouvait juste dans ces yeux qui la fixaient jusqu’au fond des pupilles. Peut-être parce que ces yeux-là étaient comme deux petits miroirs aux siens. Peut-être parce que, lui aussi, il venait de très loin. Et peut-être que, comme elle, il avait pris la mer et avait quitté une terre qu’il avait toujours connue, parce que son irréversible destruction l’y avait contraint ?
   Un i ne serait pas tenu plus droit qu’Erilys en ce moment même. Cette remarque sur son accent l’avait fait complètement dériver. D’où venait-elle ? Il lui fallait regarder derrière son épaule, à l’horizon de ses souvenirs, et plisser les yeux pour se rappeler qu’elle avait eu une autre vie. Non pas qu’elle l’ait oubliée, loin de là, mais y penser était comme rouvrir une blessure que le temps n’a pas encore fini de suturer. Comment deux questions aussi anodines pouvaient faire remuer autant de pensées...
   Sans vergogne, et probablement sans vraiment s’en rendre compte, elle prit son verre au demi-elfe et but un si long trait qu’elle dut lever la tête pour en venir à bout.
Peut-être pour diluer les souvenirs, et engourdir sa mémoire.
   Sauf que ceux que l’on veut à tout prix oublier, la mer du temps, toujours, nous les rend en marées.

« Un village, à la lisière d'une forêt. Et un ruisseau qui se prenait pour une rivière pendant les périodes de crue. (Elle marqua un temps, pencha la tête.) Il y a un peu plus d’un an, j’étais sur un navire en partance pour Ceannad. Et, vous ? »
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfaël]   Sam 7 Avr 2018 - 21:30



-Un village, à la lisière d'une forêt. Et un ruisseau qui se prenait pour une rivière pendant les périodes de crue. (Elle marqua un temps, pencha la tête.) Il y a un peu plus d’un an, j’étais sur un navire en partance pour Ceannad. Et, vous ?

Elle reposa le verre aussi brusquement que si elle avait souhaité briser le bois de la table. Autour d'eux, certains convives tournèrent la tête à leur intention, la mine ennuyée, pour vérifier que du grabuge n'allait pas s'inviter obstinément dans leurs conversations. Heureusement pour Nirfäel, la plupart n'émit pas de commentaires, pas même un murmure. En vérité, ce fut bien vite qu'ils retournèrent à leurs affaires et le demi-elfe put s'autoriser un soupir de soulagement. Il n'en voulait pas pour autant à sa nouvelle connaissance de s'être comporté ainsi. Il se demanda comment lui-même aurait réagi si on lui avait posé cette question, sans aucun avertissement d'aucune sorte. La vérité est qu'il aurait très certainement prit la chose toute aussi mal. C'était indiscret de poser une telle question.
Il savait.
Il avait vu la même chose qu'elle.

Comme c'était étrange pour Nirfäel de l'entendre évoquer leur monde de cette façon ; Comme un rêve, un mirage indistinct, une vision si fugace qu'un clignement d'œil plus tard, ce monde n'existait plus. Cela ne pouvait malheureusement pas en être autrement, puisque Hypath et l'ensemble des royaumes l'entourant avait disparu sous d'épais nuages de cendres. Ces terres, qui désormais n'étaient plus qu'un nid décharné pour des monstres et des créatures très peu recommandables. Le demi-elfe doutait même qu'un simple grain de vie ait réussi à s'enfouir suffisamment profond sous la terre pour éviter la guerre qui avait condamnée l'Ancien Monde.
Ancien... comme c'était étrange oui.

-Moi ? (Nirfäel la fixa dans les yeux pendant quelques instants, songeur, puis il eut un sourire sans joie). Eh bien, je venais de partout et d'ailleurs. N'y voyez là pas de méfiance vis-à-vis de vous, c'est juste que je n'avais pas de chez moi. La vie sédentaire ne me convenait et ne me convient toujours à vrai dire que peu. J'aime à penser que le monde s'offrait à mon entière vision et qu'il ne fallait que mes bottes et ma besace pour partir rejoindre ce que mes yeux me montraient. Et vous savez quoi ? J'ai vu des choses qui m'ont semblé parfaitement incroyable. J'ai vu... des palais avec des tours si hautes que les nuages ne pouvaient qu'être transpercés par leur pointe. J'ai vu les montagnes et les Steppes. J'ai vu l'Océan intérieur et l'Île de glace, où l'on dit que les dragons ont un jour régné. J'ai rencontré des seigneurs pantelants et des serfs affables, des thanes conquérants et des rois insignifiants. (il finit le peu qu'il restait dans son verre, qui n'avait pas été englouti par la demi-elfe) J'ai eu, je crois, beaucoup de chance pour tout cela.

Et aujourd'hui, tout cela avait disparu. Les peuples d'Hypath avaient dû fuir un ennemi qu'ils n'étaient parvenus ni à comprendre, ni à combattre. Le demi-elfe regardait dans le vide, étonnamment mélancolique, alors qu'encore quelques minutes auparavant, il avait ri à en faire sourire un âne. Tel était le caractère du barde, lunatique et imprévisible. Et celui-ci ne s'était guère arrangé depuis qu'il était arrivé en ces nouvelles contrées. Lui-même le sentait, même quand il se trouvait loin de la terre et des forêts, même lorsque ce n'était qu'un frémissement qui le parcourait. La Magie était morte dans son monde, la Magie de toute chose, qui faisait battre le cœur, s'écouler l'eau et grandir les fleurs. Et ici, elle était également sur le point de sombrer, à cause de l'activité ambiante et du chaos amené par les races qui étaient arrivés sur le nouveau continent. Car avec elles, elles avaient aussi amené leur guerre et leur haine, qui venaient s'ajouter à celles déjà oppressantes des natifs. Le demi-elfe y était sensible et cela le perturbait. C'était comme ressentir une impression de faim... une faim dévorante qui flotte dans l'air.

-Etait-ce pareil pour vous ? demanda-t-il soudain, alors que le silence entre eux se faisait lourd. Le temps, je veux dire. Lors de la traversée, le temps passait lentement, les jours se ressemblaient ; Ils étaient longs et interminables. Ce n'est qu'en arrivant finalement à la Baie d'ambre que j'ai pris conscience de tout ce qui s'était passé. Décidément, votre chanson était parfaitement à propos. Elle fait indéniablement ressurgir certains souvenirs difficiles : comme celui de la magie d'antan, de celle que l'on ne pense trouver que dans les livres et les contes de fée.

Il s'arrêta de parler et inspira lentement. Les odeurs du vin qui avait tourné, de la bière et du feu de bois chatouillèrent ses narines. Il percevait également les vibrations sur le plancher, et les bruits de la foule. Et puis il La ressentait aussi très faiblement. Elle avait l'air si vivante, mais presque désespérée aussi, comme si Elle était privée par les habitations, les machines et le métal. Ce fut alors par hasard, tant son regard traînait sans hâte, que Nirfäel trouva dans la foule la gérante naine de l'établissement qui était venue payer sa compagne de tablée. Il l'appela d'un geste simple et poli. Lorsqu'elle arriva près d'eux dans une démarche nonchalante, il comprit à quoi faisait mention le terme "trou" de sa parente. Ce n'était pas tant l'établissement qui était détestable que les gens qui le tenaient. Le demi-elfe avait vu la mine désemparée de sa nouvelle amie lorsque celle-ci avait vu les pièces empilées sur la table. C'était pourtant chose courante, Nirfäel n'aurait pas dû être étonné. Après tout, qui payait par son respect les inférieurs et les subalternes ? Qui ne profiterait pas du pouvoir, bien que maigre et sans importance, pour peser sur ceux que l'on avait sous sa coupe ? Le demi-elfe ne doutait pas qu'il en allait de même pour les tavernes que géraient ses "gars" du Nord. Et ses clients, des nains pour la plupart car les humains acceptaient rarement de boire dans l'établissement d'un sang-mêlé, n'y allaient pas non plus de main morte avec ceux qui trimaient dans les carrières. Non décidément, le demi-elfe n'aurait pas dû être surpris. Il n'aurait même pas dû être irrité.
Mais il le fut quand même.

Avant qu'elle n'ait posé une seule question, il prit délicatement sa main gauche dans les siennes, leva la tête et la regarda dans les yeux. Lorsque le contact se fit, il réprima un frisson, la Magie s'écoulant en une cascade frénétique. Ses perceptions s'intensifièrent, et il vit alors le monde tel qu'il était vraiment : un écho d'innombrables courants, né de l'esprit des créatures à l'intérieur d'Elle. Avec leur colère... leur avidité... leur désespoir... c'était la vie qu'il observait. Aussitôt, le regard déjà morne de la gérante vira dans une parfaite neutralité, il était presque vide. Il parla simplement, à voix basse, très lentement.

-Dites-moi gente dame, n'avez-vous pas quelque chose dans votre poche ?
-Oui-da. J'ai bien quelque chose.
-Mais ceci ne vous appartient pas. S'il vous plaît, auriez-vous la gentillesse de le rendre à sa propriétaire ?

La gérante ne répondit pas. A dire vrai, elle ne dit plus rien du tout. Elle prit simplement la pile restante dans sa poche arrière droite, et la posa sur la table avant de se retirer vers le comptoir. Une dizaine de piécette dominait le bois en un monticule informe. Nirfäel eut un sourire satisfait.

-Je vous remercie !

Puis son attention revint à la demi-elfe en face de lui.

-Mmh de quoi parlions-nous déjà ? Ah oui ! Les contes de fée. Un concept intéressant, majoritairement amené par les humains, qui avait en tout et pour tout l'objectif d'inculquer à leurs jeunots la sagesse d'une morale de telle sorte qu'inconsciemment, ils se plient de concert à cette morale. Curieusement, c'est sur eux que les contes de fée ont le moins d'effet aujourd'hui. Ah, ces humains qui ne croient plus en rien...
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfaël]   Mer 11 Avr 2018 - 3:19



« Moi ? (Nirfäel la fixa dans les yeux pendant quelques instants, songeur, puis il eut un sourire sans joie). Eh bien, je venais de partout et d'ailleurs. N'y voyez là pas de méfiance vis-à-vis de vous, c'est juste que je n'avais pas de chez moi. La vie sédentaire ne me convenait et ne me convient toujours à vrai dire que peu. J'aime à penser que le monde s'offrait à mon entière vision et qu'il ne fallait que mes bottes et ma besace pour partir rejoindre ce que mes yeux me montraient. Et vous savez quoi ? J'ai vu des choses qui m'ont semblé parfaitement incroyable. J'ai vu... des palais avec des tours si hautes que les nuages ne pouvaient qu'être transpercés par leur pointe. J'ai vu les montagnes et les Steppes. J'ai vu l'Océan intérieur et l'Île de glace, où l'on dit que les dragons ont un jour régné. J'ai rencontré des seigneurs pantelants et des serfs affables, des thanes conquérants et des rois insignifiants. (il finit le peu qu'il restait dans son verre, qui n'avait pas été englouti par la demi-elfe) J'ai eu, je crois, beaucoup de chance pour tout cela. »

Pendant un instant, elle ne vit plus que ses yeux. Étrangement c’en fut presque difficile, voire même douloureux, mais il y avait du sens à cela. C’était comme de contempler son propre visage dans un miroir et de faire état de ses cicatrices.
Il faut bien les regarder pour les guérir ; il fallait bien en parler pour mieux accepter la vérité, la vérité du fait que tout ce qu’ils avaient connu n’était désormais plus. Les mots que le demi-elf avait choisi avaient révélé la souffrance commune que procuraient ces réminiscences : il s’était exprimé au passé, comme si, et même parce que ce temps là était bel et bien révolu. Et pourtant lorsqu’il parla des innombrables choses qu’il avait vu, celles-ci eurent l’air si proches qu’on aurait dit qu’elles existaient encore. Il y avait presque de l’affection dans l’évocation de tous ces lieux ; la passion de l’aventure, guidée par une insatiable curiosité et une soif inétanchable d’inconnu et de mystères. Dans l’esprit de la demi-elfe tout apparaissait comme un défilé d’images aussi utopiques les unes que les autres. Il avait dû en vivre, lui, des histoires, et sûrement assez pour remplir plus d’une vie. À moins que tout ceci n’ait été qu’une introduction en prose de fanfaronnades destinées à l’impressionner, mais si c’était le cas, il fallait dire qu’il se montrait particulièrement convaincant.
Non, à la manière dont il soupirait ses mots, ce ne pouvait pas être pure l’invention.

Erilys réalisa alors combien elle était passé à côté de sa vie durant… et bien, durant toute sa vie. Effectivement, elle n’avait jamais rien connu d’autre que cette sédentarité et s’en était toujours contentée parce qu’elle n’avait jamais su que, au delà de son ruisseau qui se prenait pour une rivière en période de crue, il y avait un espace tout entier à découvrir.
Encore une fois elle blâma intérieurement son ignorance, et baissa honteusement la tête. Vraiment, qu’avait-elle fait pendant cinquante ans ? Dormi ?
Aujourd’hui plus qu’un autre jour, la permission de vivre pleinement n’était accordée qu’aux plus puissants. Comme l’ordre de la nature faisait des prédateurs et des proies, les peuples et les personnes étaient hiérachisés selon le pouvoir qu’ils exerçaient sur les autres, leurs qualités, leur sang et tout ce qui pouvait leur donner les capacités à dominer. Erilys n’avait jamais appris à se débrouiller seule, elle était donc “en bas de la chaîne”, maintenant démunie face un monde où pour survivre, les vivants s’affrontaient entre eux comme l’aurait fait une meute de loups faméliques dans la rudesse de l’hiver. C’est seulement après avoir posé le pied à Ceannad qu’elle s’était fait ces réflexions et avait commencé à en avoir assez de l’ignorance et des dépendances. Elle voulait faire partie des carnivores et ne souhaitait se soumettre qu’à sa propre morale.
Et pourtant, quand bien même elle pouvait le vouloir de toutes ses forces, elle ne parvenait toujours pas à se libérer du joug d’une simple aubergiste naine... Tout ça parce que l’argent, cette déesse dorée brillante de promesses vaporeuses régissait les Hommes et faisait la grandeur des grands et l’insignifiance des petits. Il était la source de cette hiérarchie ; sans lui, le roi n’était plus roi et le vilain l’emportait. Sans lui, c’était le retour de la loi du plus fort.
Il était difficile de ne pas s’empêtrer dans le cercle vicieux de l’économie. Erilys baignait dedans tandis que cet homme là, avec ses cheveux blancs et son manteau violâtre, semblait s’en être totalement affranchi pour n’avoir eu besoin (selon ses dires) de rien d’autre qu’une paire de bottes et une besace afin combler ses cinq sens des merveilles du monde.
La demi-elfe tanguait entre la tristesse et la colère. Ou plutôt, elle était triste parce qu’elle était en colère, et elle était en colère parce qu’elle avait des regrets, pire encore, des remords.

« Etait-ce pareil pour vous ? demanda-t-il soudain, alors que le silence entre eux se faisait lourd. Le temps, je veux dire. Lors de la traversée, le temps passait lentement, les jours se ressemblaient ; Ils étaient longs et interminables. »

Alors qu’il disait cela, Erilys hochait faiblement la tête.
Le temps oui, avait été très long.
Les journées, très mornes. Lorsque les nuages couvraient le ciel jusqu’à l’horizon, c’était comme si le gris de l’ennui s’était déposé sur la mer, une pellicule de poussière et de cendre noircissant des flots fatigués qui, doucement, ne ballotaient rien de plus que des algues brunes et des méduses lasses. Le bruit du vent, le grondement de l’eau, le sursaut des voiles, le roulis lent, imperturbable, et ce maudit sel qui asséchait la peau et collait aux cheveux.
Le temps oui, avait été très long.

« Ce n'est qu'en arrivant finalement à la Baie d'ambre que j'ai pris conscience de tout ce qui s'était passé. Décidément, votre chanson était parfaitement à propos. Elle fait indéniablement ressurgir certains souvenirs difficiles : comme celui de la magie d'antan, de celle que l'on ne pense trouver que dans les livres et les contes de fée. »

Sa gorge se serra, son nez lui piqua et ses yeux commencèrent à brûler. Ah non ! Il ne fallait pas se mettre à pleurer pour ça, c’était fragile et ridicule. La demi-elfe déglutit bien vite pour tasser ses émois au fond de son ventre en se disant qu’elle n’était pas du genre à chouiner pour quelques tristes pensers. Mais il mettait les mots si justes sur ce détail commun de leurs histoires... À croire qu’ils avaient pris la même embarcation. Cela dit cet épisode avait dû être le même pour de nombreux autres rescapés qui avaient fui l’Ancien monde par la mer.

Alors qu’elle prenait quelques seconde pour respirer un peu, le demi-elfe rappela son employeuse. Elle eut presque une sueur froide en la voyant arriver avec son air revêche et sa démarche bovine, et se demanda bien pourquoi il la sollicitait si ce n’était parce qu’il voulait signer son arrêt de mort. Elle remarqua alors que son verre était vide – et se rendit compte par la même occasion que c’était de sa faute et qu’elle avait oublié de s’en excuser – et crut qu’il allait en demander un autre mais ce n’est pas ce qu’il fit. Non, au lieu de cela il agit curieusement et osa saisir, non sans délicatesse, les petit doigts boudinés de la tavernière.
Celle-ci ne le repoussa pas. Erilys ouvrit malgré elle des yeux de carpe ébahie. Voilà qui était tout bonnement incroyable venant de la harpie raciste qu’elle était ! En plus de cela il lui demanda avec la plus grande simplicité du monde (une simplicité déconcertante même) de rendre son dû à la chanteuse qui se serait retenue de rire si l’action ne s’était pas déroulée si vite, car la seconde d’après, un petit tas de piécettes (petit mais respectable)  s’amoncelait devant ses yeux toujours autant écarquillés. L’une d’elles tomba de la pile et toupilla dans un tintement qui sonna fort agréablement à ses oreilles pointues.
C’était inespéré.
C’était l’événement du siècle.
Cet homme était un héros, oui, en cinq lettres : un héros.
Et tout comme si de rien était, ledit barde voyageur reprit la conversation, bavard qu’il semblait être.

« Mmh de quoi parlions-nous déjà ? Ah oui ! Les contes de fée. Un concept intéressant, majoritairement amené par les humains, qui avait en tout et pour tout l'objectif d'inculquer à leurs jeunots la sagesse d'une morale de telle sorte qu'inconsciemment, ils se plient de concert à cette morale. Curieusement, c'est sur eux que les contes de fée ont le moins d'effet aujourd'hui. Ah, ces humains qui ne croient plus en rien… »

La demi-elfe n’osa pas toucher la monnaie. C’était presque suspicieux de recevoir cet argent aussi facilement. Connaissant la gérante, elle aurait tout simplement répondu non et nié. (Sans hyperbole, la mégère en était presque au point de cadenasser ses poches pour qu’on ne les lui fasse pas, alors il était difficile d’imaginer qu’elle puisse céder ne serait-ce qu’une seule de ses précieuses pièces.

« Mais… vous êtes magicien ? finit-elle par lâcher, stupéfaite. »

C’était à demi une plaisanterie mais elle n’aurait sûrement pas cru si bien dire.
Des dizaines de questions bataillaient derrière ses lèvres pour savoir quelle tournure prendre ou dans quel ordre de se poser. Aucune ne voulut cependant les franchir, parce que la bienséance imposait de le remercier avant tout.

« Pardonnez-moi, je ne veux pas vous interrompre mais... (elle cligna des yeux,) Merci..! Mais dans quelle langue.. Comment est-ce que vous.. (clôt ses paupières une seconde – elle bavait presque de gratitude –) un, deux, trois, – je vais y arriver. (puis inspira, une fois redressée et dignement installée sur son siège.) Merci beaucoup, Monsieur. J’ignore avec quel genre de ...magie vous avez accompli cet exploit, mais rien que pour l’intention, je vous en suis reconnaissante. »

Elle inclina le menton et lui adressa un sourire obligé.
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfaël]   Lun 30 Avr 2018 - 20:36



" Mais… vous êtes magicien ? finit-elle par lâcher, stupéfaite. "

Nirfäel porta vivement son index devant ses lèvres, lui signifiant de ne pas parler trop fort. Voilà que la poix risquait finalement de pointer au-dessous de ses chausses ! N'avait-elle jamais entendu parler des traitements effroyables que subissaient les gens coupables de sorcelleries ou de magies ? Le barde pouvait malheureusement s'en vanter, ce qui du reste n'était pas une occasion de vantardise qui l'enchantait. A dire vrai, voir ces aliborons, ces analphabètes, pire ces ignares, brûler sans vergogne des petites gens qui n'avaient que pour seule sorcellerie démoniaque un petit don leur permettant de soigner une plaie ne lui rappelait pas un grand souvenir. L'ignorantisme ambiant était perceptible jusque dans les plus hautes cours et les plus magnifiques des palais. Combien de fois Nirfäel avait-il entendu dire que la magie était à placer au même rang que les arts occultes et les sacrifices en l'honneur des forces ancestrales. Pour Nirfäel, c'était la preuve même qu'ils avaient choisi de tous s'échapper d'un monde sombrant dans le chaos pour un nouveau encore plus tordu. Il ne tenait plus qu'à des gens comme lui d'éclairer les médisants et de ramener la vérité sur ces terres ! Tiens ! Peut-être était-ce là un nouveau but très à propos pour le sortir de la torpeur de ses affaires commerciales. Il y écrirait peut-être quelques essais à envoyer à l'Archivarium de Ceannad. Alors qui sait ? Peut-être aurait-il alors enfin la réputation qu'il méritait !
Le demi-elfe sourit avec enthousiasme à cette idée. Il haussa les épaules et répondit.

"Pardonnez-moi, je ne veux pas vous interrompre mais... (elle cligna des yeux,) Merci..! Mais dans quelle langue.. Comment est-ce que vous.. (clôt ses paupières une seconde – elle bavait presque de gratitude –) un, deux, trois, – je vais y arriver. (puis inspira, une fois redressée et dignement installée sur son siège.) Merci beaucoup, Monsieur. J’ignore avec quel genre de ...magie vous avez accompli cet exploit, mais rien que pour l’intention, je vous en suis reconnaissante."

Malgré lui, l'ombre d'un sourire se discerna à travers le masque de neutralité qu'il s'était forgé. Il était en effet agréable d'être reconnu pour ses talents, mêmes les plus secrets que personne ne devrait connaître, sinon ceux qui ne souhaiteraient pas à la suite de cette découverte plonger sa tête dans un sceau rempli de pois ! Quelque chose lui susurrait néanmoins que cette demi-elfe faisait justement partie de ces personnes. Et en vérité, le ton admiratif sur lequel elle avait dit ces mots si simples l'avait considérablement flatté. En avait-il le droit ? Bien sûr que non ! L'étiquette des bardes de Feu son Extraordinaire Compagnie réprouvait la vantardise et stipulait que tout manquement à une attitude humble et désintéressé méritait une sanction exemplaire et digne d'être marqué sur le grand livre rouge de la Compagnie !
Ah, mais Nirfäel devait bien avouer qu'un peu d'hypocrisie ne faisait pas de mal au monde. Il lui donnait sa petite teinte vulgaire pleine de faux-semblants, que seul un maître artiste savait reconnaître aussi bien qu'une tâche de carmin sur de l'azurin.

-De la magie, comme vous y allez ! Je n'ai fait que de lui rappeler à quel point ce qu'elle faisait était mal et qu'il était bon, pour elle et pour l'univers tout entier, qu'elle rende ce qu'elle avait pris. (Un clin d'œil se négocia très aisément dans la conversation pour marquer l'ironie.) Les gens n'ont jamais conscience de l'univers... ni même du monde autour d'eux. Ils n'ont de foi que pour leur petite personne et déjà cette foi n'est pas bien grande. De temps à autre, il est utile de leur faire croire que le monde repose entre leurs mains. Ne pensez-vous pas ?

Un bruit au dehors lui fit tourner la tête vers une petite lucarne entrecroisées de quatre barreaux en fer noirci. La vie battait son plein dans les ruelles de la ville de Skerlida. Et ce qui manifestement passionnaient plus que tous les visiteurs et les passants de nuit, c'était le commerce. Alors que la lune atteignait sa plus haute ligne dans le ciel, l'on pouvait dire que la cité était chargée par le négoce. Les gens tentaient d'échanger, de vendre, d'acheter et même prêter tout et n'importe quoi pour quelque chose de plus. Même les bas-quartiers, transpirant le crime et la vilénie, n'échappaient pas à cette cohue générale. Il y régnait une cacophonie qui luttaient pour se faire une place dans la taverne. On y entendait les cris des marchands qui vantaient leurs dernières marchandises, les promeneurs les traiter d'escrocs tandis que les accusés se révoltaient contre les uns et les autres pour des vols, des magouilles et encore d'autres actes malveillants qui n'avaient en tout point aucun rapport avec le commerce. On entendait aussi de grands cris en direction de la place forte. Le barde ne pouvait deviner l'origine de ces bruits. Ce qu'il ne savait pas alors, c'est qu'il découvrirait de quoi il en retournait un peu plus tard.

- Et ne soyez pas gênée de m'avoir interrompu. A quoi bon les contes de fée ? Nous sommes trop vieux pour y croire n'est-ce pas ? (Il eut soudain un sursaut en voyant l'expression de la jeune demi-elfe). Oh mais que vois-je ? De la curiosité dans le regard ? Des interrogations ? De la perplexité peut-être ? Je ne vois pas pourquoi, mais si vous voulez étancher votre soif de compréhension, pourriez-vous simplement le faire... Mmh (Il fit tanguer sa main de haut en bas) légèrement moins fort. Histoire que je ne me fasse pas éviscérer pour avoir fraterniser avec la Malédiction de Leth par le plus grand des hasards.
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfaël]   Sam 5 Mai 2018 - 19:34



Décidément, les choses ce soir prenaient des détours inattendus. Un magicien, c’était déjà d’un exotisme rare ; un demi-elfe, c’était une première – mais un demi-elfe magicien, voilà une rencontre qui doublait d’originalité !
Et dire qu’elle avait dit cela sur trait d’humour. La demi-elfe se pinça les lèvres comme pour les faire taire alors qu’il lui faisait signe – avec, peut-être, un peu moins de détachement que celui qu’il témoignait alors jusque là.
Personne n’avait daigné leur adresser un seul regard, (après tout, elle ne s’était pas exclamé comme une ménade en pleine nature) mais si c’était chose à ne pas dire tout haut, il valait tout de même mieux parler tout bas.
Le demi-elfe arrondit lui-même la situation.

« De la magie, comme vous y allez ! Je n'ai fait que de lui rappeler à quel point ce qu'elle faisait était mal et qu'il était bon, pour elle et pour l'univers tout entier, qu'elle rende ce qu'elle avait pris. (Un clin d'œil se négocia très aisément dans la conversation pour marquer l'ironie.) Les gens n'ont jamais conscience de l'univers... ni même du monde autour d'eux. Ils n'ont de foi que pour leur petite personne et déjà cette foi n'est pas bien grande. De temps à autre, il est utile de leur faire croire que le monde repose entre leurs mains. Ne pensez-vous pas ? »

Erilys rassembla les pièces devant elle et les réunit avec les autres dans sa petite bourse, constatant avec un sourire ravi et mal dissimulé à quel point elle était gonflée qui la mit de bonne humeur presque aussitôt. Quoique cette dernière remarque taquina un peu son ego, que l’alter de celui-ci ne voulut pas faire transparaître par quelconque expression sur son visage qui crisperait la conversation. Sa propre voix au fond d'elle répondit en pensée : « Voyez-vous, je crois sans hésiter que je fais partie de ces personnes-là. »
La demi-elfe profita du moment où il tournait la tête vers le vacarme extérieur pour dompter ses cheveux et les rabattre de l’autre côté de son épaule avec un frileux haussement. Ah, le printemps revenait, mais le soir était encore bien frais malgré le feu dans l'âtre. Et Dieux ce que ces robes n’étaient pas chaudes.

« Et ne soyez pas gênée de m'avoir interrompu. A quoi bon les contes de fée ? Nous sommes trop vieux pour y croire n'est-ce pas ? (Il eut soudain un sursaut en voyant l'expression de la jeune demi-elfe). Oh mais que vois-je ? De la curiosité dans le regard ? Des interrogations ? De la perplexité peut-être ? Je ne vois pas pourquoi, mais si vous voulez étancher votre soif de compréhension, pourriez-vous simplement le faire... Mmh (Il fit tanguer sa main de haut en bas) légèrement moins fort. Histoire que je ne me fasse pas éviscérer pour avoir fraterniser avec la Malédiction de Leth par le plus grand des hasards. »

De la d’où elle venait, elle n’avait jamais vraiment directement eu affaire à la magie. Ces choses là avait tendance à s’isoler dans des endroits moins communs et innocents comme l’était le village qu’elle avait habité depuis ses plus lointains souvenirs. Elle savait seulement qu’une minorité de personnes était capable d’en user, et que cela pouvait devenir terriblement dangereux entre de mauvaises mains. À vrai, elle avait un avis réservé sur le sujet, puisqu’elle n’avait jamais côtoyé la magie. C’était pourtant quelque chose dont elle avait l’impression de toujours avoir connu, et qui lui manquait depuis qu’elle avait pris la mer, comme si cette impression s’était brutalement affaiblie et qu’un vide immense s’était creusé à la place. Enfin, à en juger par la réaction de son partenaire de discussion, la magie avait l’air d’être belle et bien interdite. Cela ne fit qu’attiser sa curiosité, parce qu’après avoir passé un certain temps à Skerlida, elle avait développé un certain goût pour ce tout ce qui était condamné, et même anomique.
   Erilys leva un index près de sa tempe, répondit par un clin d’oeil et descendit soigneusement de son siège. Elle le déplaça de l’autre côté du demi-elfe avant (tout simplement) de rasseoir dessus, (et toujours avec ce raffinement qui lui était propre) ce qui fit qu’ils étaient désormais tout au bout du bar, avec seulement à peine quelques pourcents d’intimité en plus, mais c’était toujours ça de gagné. D’un autre côté, il fallait dire qu’il était difficile de se mettre à l’abri des oreilles dans une taverne.

« Tout cela à la fois, et sûrement davantage, vous voyez très juste mais… Hm. (Elle s’appliqua à répéter, avec une intonation similaire — quoique volontairement rendue plus comique — qu'elle accompagna d’une gestuelle des plus féminine.) “Que vois-je ? Des interrogations ? Je ne vois pas pourquoi !” (Elle contint un léger rire.) Ne me tisonnez pas… Vous parliez de contes de fée à l’instant mais, vous savez ce que les personnes dont les infortunes successives ont braqué les rêves et amenuisé les espoirs, (elle reprit sa respiration.) apprécient ? Les contes de fée ! se répondit-elle avec un mouvement démonstratif. (Elle allongea sa tête sur sa main, elle-même alignée à son coude, lui-même appuyé sur le bois.) Et lorsque vous me parliez de tours qui percent les nuages, de dragons sur une île de glace, et de seigneurs et de rois… Ça, ça se sont mes contes de fée. J’ai en effet beaucoup de questions… Et j’en ai probablement oublié la moitié – dommage – mais je vais commencer par le début. Qui êtes-vous ? »
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