Forum de RPG basé sur l'univers de l'Âge de Feu par E.E. Knight
 

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 Les libertins désenchantés (Percimace ♥)

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Réfugié(e)
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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Mer 24 Oct 2018 - 23:00

Là-haut, l’atmosphère avait changé. Percebrise se sentait bien mieux reposé, la brise ayant chassé les soucis qui lui plombaient les ailes ; comme si les embruns cosmiques l’avaient ressourcé. Ses cœurs étaient légers. Combien de temps avait-il volé ? Quelques heures, tout au plus ?
Le vent, frais, avait tourné et soufflait maintenant en direction du nord. Intrigué, Percebrise tendit l’oreille et se retrouva à écouter calmement le chant du zéphyr en inspectant l’horizon d’un œil scrutateur.
Les sons célestes résonnaient étrangement dans ses tympans et tout à coup, il se sentit attiré, appelé par le Nord. Même s’il ne pouvait pas les voir, il savait que bien au-delà se trouvaient les monts acérés du désert d’Anklamère -le dernier refuge des dragons, soi-disant.
Percebrise abandonna le refuge des étoiles pour perdre de l’altitude et entamer une descente tranquille en vol plané. Le dragon prit son temps, se reconnectant lentement à la réalité du monde après s’être retiré dans son sanctuaire astral.
Il faisait trop noir pour qu’il puisse apercevoir quoi que ce soit en contrebas : heureusement, les lumière de Gullvirki faisaient un bon repère. Il effectua le chemin en sens inverse une toute dernière fois avant de quitter définitivement la voie des airs à l’approche de la cité.
À sa grande surprise, il tomba sur un important rassemblement devant l’entrée de la cité. Curieux, et comme son voyage dans les cieux l’avait débarrassé de toute fatigue, il s’approcha pour comprendre l’origine de tout ceci.

Un nouveau convoi était arrivé, composé d’un grand nombre de nains et de beaucoup plus de dragons -plus exactement, de dragonnelles et de draques. Toutes des femelles. Elles formaient une tache verte sur le terrain poussiéreux, à l’exception d’une bleue très mince et délicatement striée. Une grande dragonnelle couleur mousse des bois était en grande conversation avec les responsables de Gullvirki, un groupuscule de nains aux vêtements richement brodés et décorés de motifs tape-à-l’œil.
L’arrivée de l’improviste ne passa pas inaperçue : il faut dire qu'il n'était pas voyant du tout... La meneuse, qui s’entretenait avec les gérants de la ville, lui jeta un regard sans pour autant interrompre sa discussion, tandis que les autres reptiles se tournaient vers lui d’un air inquisiteur.
L’albinos dénombra six adultes en excluant leur doyenne, et une dizaine de draques piquées par la curiosité qui lui lançaient tour à tour des coups d’œil furtifs avant de chuchoter entre elles.

“Toi, là !” s’exclama une voix sifflante dans son dos.
Percebrise se retourna et vit que Mëzira s’approchait de lui. Il ne l’avait même pas remarqué, mais sa simple présence suffit à le rendre suspicieux. Elle s’arrêta à sa hauteur : une lueur impatiente s’agitait dans ses yeux.
“Sais-tu où se trouve Limace ?”
Le ton qu’elle employa ne plut guère à Percebrise qui ne manqua pas de rétorquer.
“Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne suis pas sa nourrice.” Un étrange pressentiment était en train de naître en lui. “Je ne l’ai plus aperçue depuis que nous nous sommes quittés.” ajouta-t-il avec une pointe d’agressivité. Elle lui ficherait peut-être la paix après ça.
La draque gronda.
“Aide-moi à la retrouver.” ordonna-t-elle avant de se mettre en marche. Elle plaça l’extrémité de sa queue sur le bout de la gueule de Percebrise sans laisser à ce-dernier le temps de se rebiffer. “Avant que tu ne protestes, je tiens à te dire que c’est urgent et qu’il y va de la sécurité du royaume.”
“Et en quoi Limace est-elle importante pour la sécurité du royaume ?” la railla-t-il.
“Elle a un rôle à jouer.” persifla la draque en lui assénant un regard noir. “Comme toi, comme moi, comme nous tous. Maintenant tu la fermes, et tu m’aides à la retr-”

“Halte-la !” rugit la dragonnelle couleur mousse qui cette fois n’hésita pas à couper court à son entretien pour stopper les deux énergumènes dans leur élan. Elle fit sursauter Mëzira qui se figea instantanément et baissa les yeux en signe de soumission. Percebrise n’en menait pas plus large. Le regard de la femelle était si tranchant que même lui devait se retenir de ne pas regarder en bas. Mëzira lui fila discrètement un coup de coude.
“C’est Dame Ipalia, une commandante des Soeurs du Feu. Tiens-toi à carreau.”
Du coin de l’œil, Percebrise vit Ipalia agiter la pointe de sa queue. L’instant d’après, trois des dragonnelles se tenaient face à lui telles un mur d’écailles vertes et luisantes tandis que les autres, visiblement plus jeunes, étaient restées en retrait avec les draques.
“Vous étiez sur le point de vous rendre quelque part, je me trompe ?” grinça la meneuse d’un ton mielleux en toisant le nouveau venu d’un air peu commode. “Ça alors, quel heureux hasard ! Mes sœurs, mes filles, l’unes d’entre vous reconnaît-elle le dragon aux ailes d’ivoires qui se tient devant nous ?”
Si les plus jeunes firent non de la tête, les trois dragonnelles qui se tenaient entre Percebrise et le reste de la troupe autres ne bronchèrent pas mais leurs regards assassins en disait long. Le blanc ne les reconnaissait pas, et il lui sembla qu’elles ne le reconnaissaient pas non plus, mais une chose était sûre, elles avaient déjà entendu parler de lui. Un petit glapissement retentit du côté des jeunes femelles. Percebrise n'y prêta pas attention.
Ipalia avisa sa troupe d'un air satisfait avant de reprendre la parole.
“Il fut un temps où si cet individu aurait été envoyé dans l’arène ou mis à mort, si on l'avait retrouvé.”
Un silence de plomb s’abattit sur l’assemblée.
“Il est connu pour avoir commis de nombreux crimes contre le Lavadôme et ses habitants. Ah, mais si seulement il s’était arrêté là… Ce sauvage a trahi ses semblables et s’est échappé en compagnie de l’ancienne Impératrice-Consort. On raconte que son don pour la fuite est inégalé dans tout le royaume.”
“C’est-à-dire qu’il en faut peu pour surmonter l’incompétence de vos combattants.” rétorqua l’albinos sur un ton venimeux.
“Hm…” grommela la dragonnelle. “Sûrement des membres de la garde draque ou de l’armée aérienne.”
“Vous m'en voyez ravi ! Que me vaut l’honneur de votre présence ?” s'impatienta l'albinos. “Je vois que vous savez m'accueillir comme il se doit !” ironisa-t-il.
“Eh bien mon cher, sache qu’entre nos nombreuses missions, nous étions à ta recherche. Si cela ne tenait qu’à moi, j’aurais déjà fini de t’écorcher et des entrailles joncheraient le sol de cet endroit.”
Le blanc ne put s’empêcher de frissonner à cette pensée. Il ne tiendrait pas une seconde face à la harde des Sœurs du Feu.
“Mais je suppose qu’étant données les circonstances…” marmonna-t-elle entre ses crocs pointus. Ceux-ci étaient étonnamment propres pour une dragonnelle de son âge. “Laissez-le.” gronda-t-elle à l’intention des trois dragonnelles qui reculèrent à contrecœur. “Pour l'instant, il ne représente aucune menace.”
“Ce n’est pas comme si je risquais de vous attaquer.” railla-t-il, mais personne ne sembla l’écouter à part Mëzira. Ipalia s’entretenait de nouveau avec les nains. Derrière eux, les gardes brandissaient leurs torches dans la nuit, chassant désespérément les nuages d’insectes attirés par la lumière et la chaleur du feu.

“Quelqu’un sait-il où se trouvent Mëzira et Limace ?” demanda Ipalia. “Elles sont censées être arrivées en début d’après-midi.”
“Je suis là, ma Dame.”
Mëzira sortit de derrière Percebrise -la draque avait beau jouer les dures à cuir, il était clair qu’Ipalia l’intimidait et elle s’approcha prudemment de sa supérieure hiérarchique. Cette dernière la jugea du regard.
“Hm. Fille du feu, que fais-tu seule avec ce spécimen ? Où est ta camarade ?”
“Je… Je n’en ai aucune idée, Dame Ipalia. Elle est partie prendre l’air il y a quelques heures maintenant, et elle n’est toujours pas revenue.”
“Hm.”
Percebrise n’en pouvait de l’entendre faire ce bruit à chaque fois que la draque répondait à une question.
“Partie prendre l’air… Hmmm… Décadente jeunesse… Il faut la retrouver au plus vite. J’ai une mission de la plus haute importance à vous confier.” déclara-t-elle. “Mëzira, joins-toi à tes camarades et partez à la recherche de Limace. Athelea, prend une Fille du Feu avec toi et accompagnez-les. Gardez un œil sur lui…”
Elle planta un regard acéré dans les yeux du blanc. “Quant à toi, albinos, tu vas te rendre utile et nous donner un coup de patte -de toute façon, tu n’as pas le choix. Aide-nous à retrouver la grise, ensuite nous nous retrouverons à la bibliothèque. J’ai à te parler, félon.” Elle  considéra Percebrise avec tout le mépris du monde et fit demi-tour pour concerter de nouveau les nains.

Les filles du feu commencèrent à former des groupes sous la supervision d’une autre Sœur du Feu et se répartir différentes tâches. Mëzira poussa un soupir plein d’amertume : l’humiliation était terminée, mais elle avait clairement fait mauvaise impression et sa réputation au sein des Filles du Feu s’en retrouverait tachée pour les jours à venir. Lasse, elle était sur le point de s’adresser à l’albinos lorsqu’une petite voix traversa la clairière.
“Percebrise !”

Une dragonnelle vert clair et menue avait abandonné ses consœurs pour se ruer vers lui. Dans ses prunelles luisait une lumière amicale et singulièrement familière…
“Mordbois ?” bredouilla l’albinos.
La petite dragonnelle se jeta sur lui et pressa sa tête cornue contre la gorge de Percebrise. Elle tendit une aile comme pour l’enlacer tandis que sa queue s’enroulait autour de celle de l’albinos qui, ébranlé par ces retrouvailles, se laisse étreindre.
“Je n’y crois pas ! C’est bien toi !” s’exclama la verte en frétillant comme un gardon.
Mëzira ne cacha pas sa surprise et écarquilla les yeux. “Qui es-tu ? D’où est-ce que tu le connais ?” demanda-t-elle d'un ton acerbe.
“Il nous a sauvé, Limace, les autres et moi !” Mordbois ignora bien vite sa nouvelle camarade et se mit à grincer des dents -une habitude qu’elle toujours gardée ! pensa Percebrise en la recouvrant d’un regard affectueux. “Percebrise, qu'est-ce que c'est, cette histoire de fuite et de trahison ? Je ne comprends pas. Tu n’es pas du tout le genre de dragon à faire ça. Tu es bon, tu n’es pas comme… comme le Maître !”
“Le Doré, Mordbois…” murmura l’albinos, l’air songeur. Ce n’était pas le moment pour une telle question. Du peu qu’il se souvenait de Mordbois, elle avait tendance à passer du coq à l’âne alors avec un peu de chance…
“Ainsi tu as réussi à t’échapper du Lavadôme…”
“Oui... c’est une assez longue histoire. Je savais que Limace et Poussepierre avaient rejoint les Filles du Feu mais nous avons peu à peu perdu le contact et de mon côté, je ne me suis jamais vraiment intégrée… Alors quand nous avons été attaqués, j’ai fui. Comme dans la montagne avec le Ma… Le Doré. Mais j’étais seule, je n’avais personne. Tournequeue… elle…”
La dragonnelle ferma les yeux. Percebrise savait qu’elle était en train de revivre un moment difficile. Il sentit un pincement aux coeurs en apprenant la nouvelle : c’était si étrange, de se dire qu’il avait aidé et sauvé Tournequeue, et que la dragonnelle n’était plus. Il était désolé pour Mordbois et Tournequeue.
“Oh Percebrise, c’est incroyable ! Je suis si heureuse de te revoir ! Je sais que les autres Filles du Feu vont parler dans mon dos maintenant qu’elles m’ont vue avec toi mais je m’en fiche. Elles se moquent toujours de tout le monde. Elle pensent que je suis indigne de faire partie de leurs rangs et que je suis une simple sauvage. C’est pourtant si dommage, elles ont tellement de talents et elle gâchent leur temps à se critiquer en douce... Mais tu sais, je m’en fiche. Je les ai rejointes il y a seulement quelques mois dans l’espoir de retrouver Limace et Poussepierre ; et je suis très heureuse de remplir mes devoirs de Fille du Feu. Qui plus est, Athelea est toujours très patiente avec moi et elle est de bon conseil.”
“Qui est Athelea ?”

“C’est moi.” répondit une voix fluette. La dragonnelle bleue que le blanc avait aperçue s’avança timidement vers lui. À la lumières des torches, Percebrise eut tout le loisir de l’inspecter en large et en travers. Ses écailles d’un bleu céruléen étaient striées de bandes cobalt aux bords irréguliers qui faisaient ressembler les rayures à des taches. Le dessous de son corps était très clair aux reflets légèrement nacrés ; et le plus étrange étaient ses yeux de la même couleur que ceux de Percebrise, à la différence près que les pupilles n’étaient pas simplement fendues comme celles de l’albinos mais aux bords diffus, comme deux étoiles noires au milieu d’un océan. Percebrise en resta chamboulé. De plus, sa voix cristalline sonnait bizarrement dans ses ouïes.
“Les autres sont en train de s'installer, alors je vous propose de ne pas traîner pour ne pas contrarier Ipalia” commença-t-elle en passant gentiment sa queue sur le dos de Mordbois qui frémit de plaisir. “Percebrise, je sais que tu dois rester avec nous et que cela ne t'enchante guère, mais je pense que ce sera plus agréable pour toi de rester à nos côtés” insista-t-elle à l’intention de l'albinos. “Les autres sont très réticentes à l’idée de s’approcher à moins de dix pas de toi, tu aurais pu tomber sur pire comme accompagnatrices !”
Son ton était si doux et bienveillant que Percebrise se demandait vraiment d’où sortait cette drôle de dragonnelle. Elle prononçait chaque mot lentement, comme si elle n’était pas sûre de ce qu’elle avançait. Elle est sûrement très timide. Pourtant… Non, elle n’est pas timide. Mille écailles, qui est cette dragonnelle ?
Mëzira ne fit aucun commentaire et se contenta de lever les yeux au ciel. La présence de la bleue avait l’air de l’irriter. Elle s’autoproclama chef du groupe et en prit la tête.
“Connaissant Limace, elle est sûrement partie dans la forêt.”
“Très bien Mëzira, nous te suivons !”
“Mm.”

Percebrise se demanda si la draque était jalouse de la Soeur du feu. En tout cas, Mordbois semblait beaucoup l’apprécier et Athelea faisait preuve d’une affection débordante pour la jeune dragonnelle. De toute évidence, la jeune draque et la bleue semblaient bien se connaître. Percebrise était le seul étranger de la bande -heureusement, la présence de Mordbois l’aidait un peu à lutter contre le silence malaisant qui ne semblait affecter que lui-même. La jeune Mëzira se tenait à quelques mètres devant eux, s’efforçant de maintenir le plus de distance entre elle et les autres. Elle s’enfonça dans la forêt, le reste de la bande à sa suite. Ce n’est qu’une fois à l’abri, sous le couvert des feuillages, qu’Athelea prit la parole.
“Je sais que tu n’as pas la tête à ça Percebrise, mais j’aimerais beaucoup entendre ton histoire. Quand le Lavadôme existait encore et que je n’étais qu’une simple draque chez les Filles du Feu, il arrivait souvent que ton nom surgisse dans les conversations. Tu as beaucoup fait parler de toi.”
“Je suis content d’avoir marqué une génération.” répliqua le blanc, amer.
“Oh, ne te vexe pas. Le Lavadôme aime beaucoup se limiter à sa version des faits. Je suis certaine qu’il y a beaucoup de choses que l’on nous a cachées, et que tu saurais nous expliquer.”
Le voix de la dragonnelle, dénuée de toute trace de méchanceté, le fit culpabiliser de s’être montré froid dans sa réponse. Leurs regards se croisèrent un instant et Percebrise se perdit dans les deux taches d’encre noyées au milieu du bleu des yeux de la dragonnelle.
“C’est sûr… que j’ai beaucoup de choses à raconter.”
“Je suis si contente de t’avoir retrouvé !” ronronna Mordbois en se frottant contre le blanc.
“Chut, derrière.” grogna Mëzira qui dardait l’air de sa langue serpentine. “J’ai entendu quelque chose. Il y a un étang non loin d’ici. J’y vais avec Mordbois. Athelea et toi, vous explorez par ici” termina-t-elle en levant le menton vers Percebrise d’un air de défi, mais le blanc fut insensible à sa provocation.

Mordbois pressa le pas pour rejoindre sa camarade et les deux Filles du Feu disparurent à travers les sous-bois.
“Ce n’est pas toi qui est censée donner les ordres ? Tu es bien Sœur du Feu, non ?”
“Il arrive souvent que je laisse les filles du feu prendre les commandes. Certains désapprouvent cette méthode, mais pas moi. En général, elles savent ce qu’elles font, et c’est un bon entraînement pour elles. De plus, ça leur apprend à être responsable. Et Mëzira se débrouille bien” ajouta-t-elle d’un air amusé.
Percebrise hocha la tête et entreprit de scruter les environs. Il n’avait pas bon flair et il lui était impossible de déterminer si Limace était passée par là ou non, en revanche il entendait bien l’écoulement du ruisseau qui se déversait dans l’étang. Les deux dragons passèrent plusieurs minutes à quadriller la zone jusqu’à-ce que des éclats de voix retentissent. Leurs têtes se redressèrent au même moment et il se concertèrent du regard : les sons provenaient bel et bien de l’étang. Ils se dépêchèrent de revenir sur leurs pas et finirent par émerger des fourrés pour atterrir dans une grande clairière. En son centre, l’étang, ainsi que trois silhouettes draconiques -dont celle de la grise.

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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Lun 5 Nov 2018 - 0:52



•●•

Durant plusieurs heures, Limace resta étendue dans le lac, à moitié assoupie. Elle ne dormait pas vraiment : son esprit vagabondait à la frontière des rêves tout en captant distraitement les sons venus des alentours.  Quelques animaux passaient par là, sans même la remarquer. Elle avait fini par ignorer leur présence au bout de la troisième paire de sabot qui s’aventura près de l’étendue d’eau.
Elle ne se trouvait plus au fond du lac, mais elle avait toujours l’impression de flotter doucement, bercée par le très léger clapotis de l’eau. Peu à peu, elle s’était engourdie ; et son esprit s’ankylosait en même temps qu’elle, perdant à mesure que le temps passait le fil de ses pensées pour les égarer dans un paquet de nœud informe qui finit par s’envoler au loin.
Elle commençait tout juste à se sentir apaisée quand une nouvelle créature fit résonner le son de ses pattes non loin d’elle. Limace l’ignora et poussa un profond soupire, se délivrant d’un poids invisible de plus. Puis les pas s’approchèrent encore un peu, lourds, familiers. Limace tendit l’oreille et sortit légèrement de sa torpeur.
-Limace ? demanda alors une voix qu’elle reconnut immédiatement. Tu es là ?
La concernée ouvrit alors les yeux, un peu à contre cœur, et redressa lentement sa tête devenue souche pour l’orienter en direction de Mëzira. L’eau dégoulina le long de sa mâchoire et de son cou pour retourner au lac dans un tintinnabulement harmonieux.
-Je suis là, répondit-elle depuis le lac. Pourquoi es-tu partie à ma recherche ? Ce n’est pas encore l’au…
-LIMACE !
Une seconde femelle jaillit soudain des sous-bois à la suite de la Fille du Feu et fondit sur elle. La Grise reçu son corps de plein fouet et fut projetée dans l’eau, manquant de peu de boire la tasse. Elle sentit alors s’enrouler autour d’elle la queue, le cou, les ailes de la dragonnelle inconnue. Cet afflux soudain d’affections la troubla. Elle se dépêtra tant bien que mal de cet entremêla de membres verdâtres pour se redresser sur ses quatre pattes, perdue. Puis elle observa la nouvelle venue. Et son souffle se coupa.
-M… Mordbois ?
La Verte se mit à bondir dans l’eau comme un cabri, scandant d’une voix stridente :
-Oui ! Je n’arrive pas à y croire, c’est bien toi Limace ! Si tu savais comme je suis heureuse de te voir ! Tu m’as tellement manquée !  
Elle vint une fois de plus se coller contre elle dans un geste affectif, puis retourna à ses bons d’excitations. Limace, elle, demeura aussi stoïque qu’un roc. Des larmes chaudes inondaient ses yeux pâles. C’était un doux rêve. Elle devait s’être endormie dans l’eau, finalement. Ce n’était pas possible autrement.
Soudain, les dents de Mordbois grincèrent dans un bruit strident qui aurait pu en insupporter plus d’un, mais qui sonna aux oreilles de Limace comme une douce mélodie oubliée. Elle déglutit pour humidifier sa gorge devenue sèche. C’était bien à sa sœur d’enfance qu’elle avait affaire. Tout comme c’était bien Percebrise qu’elle avait retrouvé à Gullvirki. Sa tête commença légèrement à lui tourner : cela faisait beaucoup de revenants inattendus en moins d’une journée.  
-Oh, Mordbois, souffla Limace.
Elle s’anima enfin et s’avança vers la Verte pour enrouler tendrement son cou autour du sien. Elle n’avait pas l’habitude d’être à l’initiative de gestes affectifs – à vrai dire, elle n’avait pas vraiment l’habitude des gestes affectifs tout court. Mais retrouver Mordbois déclencha en elle un élan d’affection d’un tout nouveau genre pour elle.
-Moi aussi, tu m’as énormément manquée, sanglota-t-elle avant de se détacher de sa sœur.
Morbdois se tenait là, devant elle. Elle pouvait même la toucher. L’un de ses plus importants piliers en ce monde était de nouveau à portée de sii. Limace s’était sentie si seule, pendant si longtemps… Et là, elle retrouvait une sœur. Qui la connaissait, la comprenait. Qui savait tout. À qui elle n’avait rien besoin d’expliquer ou de justifier. Limace était emplie de joie et de soulagement. Ses cœurs tristes et fanés bourgeonnaient de réjouissance.

Elle était sur le point de questionner Mordbois – que faisait-elle ici, comment avait-elle trouvé Mëzira, est-ce que Tournequeue les attendaient à Gullvirki, qu’avait-elle vécu depuis leur séparation, comment avait-elle traversé les mers ?  – mais, alors qu’elle était restée en retrait jusque-là, Mëzira intervint :
-Alors, tu connais aussi Limace, dit-elle à l’intention de Mordbois.
-Bien sûr ! Nous avons grandi ensemble !
Devant l’air surpris de la Verte, Limace se permit d’ajouter :
-J’ai vécu avec elle et d’autres femelles jusqu’à ce que je rejoigne les Filles. Nous avions déjà toutes eu nos ailes depuis quelques années à ce moment-là.
En disant cela, Limace se rendit compte de l’importance qu’avaient eu ses sœurs dans sa vie, de la place qu’elles y avaient prise. Elle posa un regard emplis d’amour sur Mordbois, encore éberluée de la voir si près d’elle. De retrouver ses yeux espiègles et enjoués. D’entendre le grincement familiers de ses mâchoires. Et plus important encore, elle était heureuse d’avoir pu s’assurer que Mordbois tenait encore fortement à elle. Depuis qu’elle était restée au Lavadôme, elle avait eu peur que ses sœurs l’oublient ou décident de la rayer de leurs cœurs. Mais ce n’était pas le cas, et Limace en soupirait d’aise intérieurement. Après l’épisode Percebrise, les esprits lui faisaient un cadeau inestimable.
-Hm, je vois… fit Mëzira en pinçant légèrement les lèvres. Bon, je ne voudrais pas top gâcher vos retrouvailles, mais j’aimerais quand même rappeler que nous sommes attendues.
Limace marqua un temps d’arrêt.
-Attendues ? Par qui ?
Mordbois ouvrit la gueule pour répondre, mais Mëzira se hâta de la devancer en enchaîna :
-Dame Ipalia est là. Et elle a ramené avec elle tout un régiment de Sœurs et de Filles. Tu te souviens, quand je t’ai dit qu’il y avait un message pour nous en ville ? Je n’ai pas eu l’occasion de le lire, mais je pense que je sais de quoi il tenait…
Limace fut abasourdie d’apprendre que l’une des commandantes des Sœurs du Feu se trouvait là. D’autant plus qu’elle n’était pas seule. Limace n’avait pas croisé d’attroupement de Sœurs ou de Filles depuis qu’elle avait quitté la Baie d’Ambre sur le Brise-Écume en compagnie de Mëzira et d’Ajeefira. Décidemment, Gullvirki devenait le point de rencontre de beaucoup d’âmes…
-Mais, que font-elles ici ? demanda-t-elle à la Verte.
Elles étaient si profondément enfoncées dans le nouveau continent que Limace se demandait ce qui pouvait bien les amener dans la cité naine. Et elle se demandait surtout pourquoi Ipalia les attendaient.

-Pour connaître la réponse à cette question, vous allez devoir attendre de retrouver Ipalia, fit alors une voix derrière eux.
Les trois femelles se retournèrent d’un même mouvement, pour observer l’arrivée d’une dragonnelle Bleue que Limace avait déjà aperçue à plusieurs reprises au Lavadôme, et d’un dragon Blanc, qu’elle aurait préféré ne jamais avoir aperçu du tout. Limace savait que la femelle faisait partie des Sœurs, mais elle ne se souvenait pas lui avoir déjà parlé, et son nom lui échappait.
A côté d’elle, Mordbois trépigna sur place avant de s’élancer vers Percebrise.
-Ha, que cette nuit est magique, je vous retrouve tous les deux en même temps ! C’est merveilleux ! Limace, tu savais que Percebrise était dans le coin aussi ? Je l’ai croisé avant qu’on ne parte ensemble à ta recherche.
Limace serra les mâchoires, avant de répondre sur un ton neutre – ou peut-être un peu froid.
-Je savais, oui…
Elle osa un regard assez dur vers le principal intéressé, puis reporta son attention sur Mordbois, qui se coulait contre le Blanc dans un énième geste de retrouvailles. Limace serra encore plus forts ses crocs les uns contre les autres. Pourquoi la laissait-il faire ? Alors qu’il avait été si antipathique avec elle ? Et pourquoi lui lançait-il ce petit regard affectueux qu’il avait jadis eu pour elle et ses sœurs, mais qu’il avait refusé de lui accorder depuis qu’ils s’étaient retrouvés ? Et puis, pourquoi diable était-il lui aussi partit à sa recherche ? De ce qu’elle avait compris, il ne voulait plus la voir trainer par ici.
La Bleue couva tour à tour les trois Filles qui se trouvaient devant elle d’un regard protecteur avant de dire :
-Bien, maintenant que nous avons tout le monde, retournons à la cité Naine. Ipalia nous attend à la bibliothèque. Mëzira ?
La draque se redressa, hocha la tête, et partit d’un pas rapide en s’éloignant du lac. La Sœur et Percebrise lui emboitèrent le pas, puis Limace suivit, Mordbois à ses côtés.
Ils marchèrent activement en direction de Gullvirki. Limace se demanda un instant pourquoi ils ne prenaient pas la voie des airs, puis elle se rappela que Mëzira n’avait pas encore ses ailes. Pourtant, elle aurait bien aimé pouvoir s’envoler, là, devant le nez de Percebrise. Juste pour lui montrer qu’elle n’était plus aussi empotée qu’il le pensait sûrement.
Mordbois, toujours aussi excitée, vint trépigner à côté d’elle.
-J’ai tant de choses à te raconter ! Et toi aussi, j’en suis sûre ! Tu sais, à l’instant même où nous sommes parties du Lavadôme avec Tournequeue, nous avons rencontré un groupe d’elfes qui…
Limace écouta le récit de son amie, attentive. Elle était curieuse d’apprendre ce qu'elle avait vécu de plus qu’elle, elle qui avait fait le choix de partir explorer le monde extérieur. Aux vues de toutes les choses que Limace avait pu voir avec le peu de fois où elle était sortie du Lavadôme, elle se doutait que la Verte avait dû vivre cent fois plus palpitant et étonnant. Et elle ne s’était pas trompé ! Mordbois ne cessa de parler pendant plusieurs dizaines de minutes, enchaînant les épopées qu’elle et Tournequeue avaient vécues. Limace en était époustouflée. Il y avait dans ce que sa sœur racontait tant d’aventures qu’elle n’avait pas eu le courage d’affronter…
Lorsque la Verte arriva à la fin de son récit, sa voix se voila d’une tristesse qui détonnait fortement avec l’excitation qui bouillonnait en elle depuis qu’elles s’étaient retrouvées. Puis elle finit par lui confier que Tournequeue état partie rejoindre Griffemur et Dansenuit. Les cœurs de Limace se serrèrent d’un coup, comme un lourd poing dans sa nuque. Elle ferma douloureusement les yeux, puis versa une larme qui roula le long de sa joue. Elle n’avait jamais été très proche de Tournequeue. Et cela faisait des années qu’elle ne l’avait pas revue. Mais elle l’aimait comme une sœur, au même titre que Poussepierre et Mordbois, et cette annonce la chavira.
-Et puis, alors que j’étais seule et que le chaos régnait là-bas, je suis tombée sur un groupe de Sœurs du Feu, continua-t-elle soudain. J’ai tout de suite pensé à toi et Poussepierre, et je me suis dit que la seule chose qu’il me restait à faire désormais, c’était d’essayer de vous retrouver. Elles ont accepté de m’intégrer à leurs rangs – en même temps, avec tout ce qu’il se passait, elles auraient été égoïstes de refuser une paire d’ailes de plus… Et puis, après plusieurs mois, je me suis retrouvée de l’autre côté de la mer, dans une escouade qui s’en allait pour la grande cité naine… Et je vous ai retrouvés, toi et Percebrise ! Je ne m’attendais vraiment pas à vous voir tous les deux ici, si loin de tout… C’est insensé !
En effet, le fait qu’ils se retrouvent tous les trois à cet endroit précis relevait d’un sacré coup du destin. Ces dernières heures sont insensées d’un bout à l’autre, pensa Limace en donnant un coup de sii songeur dans une pierre, se retenant de jeter un regard en direction de Percebrise.
-Allez, à ton tour maintenant, reprit Mordbois après avoir grincer des dents. Dis-moi tout ce qu’il s’est passé depuis qu’on s’est quittées !
Limace prit quelques secondes pour rassembler ses idées, avant de se lancer. En réalité, par rapport à tout ce que venait de lui raconter la Verte, elle n’avait pas grand-chose à narrer. Elle expliqua donc à sa sœur ses débuts difficiles parmi les Filles du Feu, auprès desquelles elle était restée toutes ces années. Elle resta plutôt évasive, s’arrêtant parfois pour répondre à une question de Mordbois, qui réclamait plus de détails. Elle termina sur sa traversée chaotique de la grande étendue d’eau, son arrivée à l’Archipel, et son voyage en compagnie du convoi nain jusqu’à Gullvirki.
Son récit terminé, elle poussa un profond soupire. Elle avait l’impression de n’avoir conté qu’une ridicule poignée d’aventures, et pourtant, dans ses cœurs, c’était comme si elle avait vécu trois vies en l’espace de quelques années.
Mordbois attendit quelques secondes avant de demander, hésitante :
-Et… Poussepierre ?
Limace soupira une seconde fois, un peu plus bruyamment.
-Après deux années de service chez les Filles, Poussepierre a décidé de nous quitter.
-Vous quitter ? Comment ça ?
La Grise lança un coup d’œil furtif à l’avant du groupe, avant de tourner la tête vers Mordbois.
-Elle a rencontré un Argenté, et puis elle est devenue sa compagne. On ne peut pas être à la fois Sœur du Feu et compagne. Elle l’a choisi lui.
Limace reporta son regard vers le sol. Même si elle n’en avait rien montré, elle avait assez mal vécu cette période. Elle n’avait jamais compris ce qui avait motivé Poussepierre à les quitter elles, ses Sœurs, et surtout sa sœur véritable, pour un seul et unique dragon qu’elle ne connaissait que depuis peu. Limace avait considéré ce choix comme un nouvel abandon, qui avait créé un creux de plus dans ses cœurs.
Un jour, tandis qu’elles naviguaient à bord du Brise-Ecume, Limace avait demandé à Mëzira ce qui pouvait pousser une dragonnelle à tout quitter pour rejoindre un mâle. La draque avait lancé un ricanement méprisant, avant de réaliser que la question de la Grise était sérieuse et couverte d’une pointe de détresse. « Si une femelle s’en va rejoindre un mâle, c’est parce qu’ils décident de s’unir et de vivre ensemble. Soit parce que leurs familles l’ont voulu ainsi, soit parce qu’ils s’aiment. » avait-t-elle dit avec une grimace.  « Qu’ils s’aiment… Plus que l’amour entre sœurs ? » avait renchéri Limace, blessée. « Je crois, oui. L’amour entre compagne et compagnon est différent de tous les autres types d’amour. Je te dis ça Limace, mais je n’y connais rien moi-même – et je compte bien ne jamais rien y connaître ! Mais d’après ce dont j’ai été témoin, c’est… Fort, et unique, et… indescriptible. ». Limace avait acquiescé timidement. Elle n’était pas certaine de comprendre. Elle retint simplement que l’amour de Poussepierre pour elle était soudainement passé au second plan, et que cette dernière avait fini par presque l’oublier.
-Et que lui est-il arrivé ensuite ?
La voix de Mordbois sortit Limace de ses souvenirs. Elle lui répondit, d’une voix un peu distante :
-Oh, eh bien… Je l’ai vue de moins en moins et, quelques mois avant les évènements qui ont ravagé nos anciennes terres, ils ont tous les deux décider d’aller vivre à l’extérieur du Lavadôme. Et depuis, je n’ai pas eu de nouvelles. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue : si elle a traversé la mer, si elle est encore là-bas, ou si…
Elle laissa cette dernière pensée en suspend. Mordbois et elle venaient déjà de partager la perte d'une sœur, elle ne voulait pas émettre la possibilité qu’une seconde les ait quittées.  
-Nous voilà bien… Moi qui pensait vous retrouver toutes les deux en rejoignant les Sœurs du Feu. Mais je t’ai toi, et je remercie le ciel pour ça ! fit Mordbois en faisant glisser une aile sur le dos de Limace dans un geste affectueux. Et puis, nous avons aussi Percebrise !
Limace se rembrunit soudain.
-Je ne compterais pas trop là-dessus, marmonna-t-elle.
-Quoi ? Comment ça ?
-Disons… Qu’on ne s’est pas sautés dessus quand nous nous sommes retrouvés, fit-elle en se remémorant la façon dont Mordbois lui avait témoigné son affection dans le lac.
-Ah bon ? Pourtant, vous étiez tellement proches tous les deux ! Je me souviens même que quand tu as appris qu’il était parti Lavadôme, tu avais été si triste et si…
Limace ramena urgemment sa queue devant la gueule de Mordbois et la musela fermement pour la faire taire. Elle ne voulait ni se remémorer cette période de sa vie, ni que Percebrise n’en entende parler.
Mordbois fit de gros yeux ronds d’incompréhension, avant de loucher sur son nez. Limace, elle, se perdit soudain dans une contemplation poussée du paysage – elle avait besoin de regarder partout, sauf en direction de Percebrise.
-Ne parlons plus de ça, s’il te plaît, murmura-t-elle à sa sœur avant de la libérer. Regarde, nous arrivons.

•●•

Même si la nuit était tombée, la cité naine n’avait rien perdu de sa chaleur. Les rues, éclairées par quelques lanternes qui s’élevaient le long des murs et des rampes d’escaliers, s’enchaînaient sous les pas de Limace. Avec ce qu’il s’était passé à leur arrivée, elle n’avait pas eu l’occasion d’arpenter la ville. Seule Mëzira connaissait le chemin qui menait à la Bibliothèque, et entraînait avec elle le groupe de dragons qui lui emboitait docilement le pas. Ils dévalèrent quelques marches, en gravirent d’autres, tournèrent puis retournèrent aux coins des rues. À un moment, la draque dû redemander son chemin à un passant dont la barbe grise luisait dans le noir.
Au bout de quelques minutes de marche, ils finirent par arriver aux pieds d’une construction dont les portes étaient au moins huit fois plus hautes que larges. De chaque côté, de hautes statues naines s’élevaient, dorées comme le soleil. Mëzira gravit humblement les marches du perron et se présenta devant le nain qui montait la garde. Ce dernier lui ouvrit les hautes portes, et elle se faufila à l’intérieur.
Le petit groupe la suivit d’un pas lent. A chaque marche qu’elle gravissait, Limace se posait plus de questions encore. Pourquoi les Sœurs étaient-elles là ? Que voulaient-elles de Mëzira et de Limace ? Et surtout, en quoi Percebrise était-il concerné ? Alors que la queue blanche du mâle s’engouffrait dans la bibliothèque, la Grise laissa ses yeux observer son balancement nonchalant.
Lorsqu’elle passa les portes, Limace fut en revanche contrainte de lever les yeux, très haut. Dès l’entrée, d’immenses étagères s’élevaient vers le plafond de roche, chacune recouverte de milliers d’ouvrages colorés. De nombreuses échelles y étaient adossées un peu partout, certaines vides, d’autres portant des nains qui éclairaient leur vue à l’aide d’une lanterne. Le long des allées, d’autres hominidés miniatures étaient attablés autour de piles de livres dont ils feuilletaient les pages, les traits plissés de concentration. Certains même faisaient courir sur des parchemins une plume pleine d’encre, faisant crisser le papier sous leurs doigts. La hauteur de la pièce amplifiait de manière étrange les murmures et le bruit des pages qui se tournent, comme si chaque son prenait des allures fantomatiques.  
Limace en était bouche bée, tant qu’elle en retint son souffle. Cependant, il flottait dans l’air une nuance d’inquiétude que ses sens perçurent malgré eux. Chaque nain avait la mine sombre et soucieuse, et elle trouva bien étrange qu’ils soient si nombreux à s’afférer en ce lieu, alors que les rues étaient presque vides. Elle ne se souvenait pas qu’on lui ait dit un jour que les nains étaient férus de lecture.
Tandis qu’ils déambulaient dans la Bibliothèque, un nain aux cheveux roux vint les cueillir avant de marmonner dans sa barbe un « Suivez-moi » presque inaudible. Il les mena dans une salle attenante à celle qui contenait les grandes étagères. Mëzira fut la première à entrer, puis la Bleue, Percebrise, Mordbois, … Enfin, Limace passa la porte gravée de fines dorures pour découvrir six Sœurs du Feu, alignées les unes à côté des autres. Au centre se tenait Ipalia, que Limace mis quelques secondes à reconnaître. En voyant les nouveaux-venus, cette dernière s’approcha d’eux. Les cinq Sœurs restantes suivirent de près.
-Ah, vous voilà enfin.
-Désolée Ipalia, ça nous a pris plus de temps que prévu, s’excusa la Bleue.
-Mh, marmonna la Verte. Limace ?
La Grise s’avança d'un pas hésitant, s’extirpant du mur d’écailles protecteurs que les autres formaient devant elle.
-Oui, ma Dame ? demanda-t-elle timidement.
-J’espère que ta petite promenade a été agréable, lâcha-t-elle sévèrement.
Limace baissa la tête d’un air penaud. Elle n’appréciait guère les remontrances des Sœurs et préférait de loin rester discrète, quitte à ne se faire remarquer pour aucun exploit particulier. Elle n’aimait pas se faire sermonner et sentit la honte grimper en elle. D’autant plus que, pour une fois, ce qui lui arrivait n’était pas vraiment de sa faute.
Comme si elle avait suivi le cours de ses pensées, Ipalia se détourna d’elle pour poser un regard impérieux sur Percebrise. Limace se demanda ce qui lui valait le courroux de la dragonnelle, mais quelque part, elle n’était pas mécontente de l’antipathie qu’elle lisait dans les yeux de la Verte.
-Bien, fit-elle en couvant les nouveaux-venus d’un regard scrutateur. Maintenant que nous sommes tous là, nous pouvons parler de choses sérieuses.
Elle fit demi-tour pour aller se positionner au centre de la pièce, puis repris :
-Comme vous l’avez certainement compris, à ce jour, l’ordre des Sœurs du Feu est le seul à avoir survécu à la chute du Lavadôme – et à celle de tout le royaume par-delà la Mer Ensoleillée d’ailleurs. Contrairement à nos, mh, chers amis de l’Armée Aérienne ou de la Garde Draque, qui ne sont plus que dragons éparpillés ici et là, nous, Sœurs et Fille, tenons toujours, dit-elle fièrement en lançant un regard intimidant vers Percebrise. Nous avons mis nos compétences au service de l’exode des populations, brisant les barrières entre dragons et hominidés pour la survie des tous. Désormais, les survivants du monde que nous avons perdu sont sains et saufs, et notre mission peut être considérée comme achevée. Dragons, elfes, nains et humains sont à l’abris et reconstruisent leur vie sur le nouveau continent. Et il est hors de question de perdre ces terres durement rejointes aux mains de nouvelles forces chaotique, lâcha-t-elle d’une voix sombre.
Limace ne comprenait pas où elle voulait en venir. Les Sœurs, elles, commençaient à s’agiter et à afficher des mines graves. Elle chercha Mëzira du regard, mais cette dernière était cachée derrière Mordbois et la Bleue.
Ipalia continua :
-Au cours de notre traversée dans l’Ouest du Thysar, nous avons appris qu’un mal rongeait le Nord de la contrée et menaçait d’envahir ce nouveau monde. Nyliasha a donné l’ordre de rassembler les troupes ici-même, à Gullvirki. Les Sœurs et les Filles envoyées en mission à travers l’Archipel ou la dénommée Jungle d’Asbria sont priées de rejoindre la cité naine, qui servira de relai entre le reste du continent et le territoire gangrené. Nous ne laisserons pas le mal nous avoir une seconde fois, dit-elle avec hargne. Cette fois, nous sommes prêtes.
Nous avons une nouvelle mission ; celle de défendre notre nouvelle demeure. Et cette mission est incombée à toute Fille ou Sœur, à partir de maintenant. Mais là n’est pas notre seul but.
Nous restons avant tous membre de l’espèce draconique, et nous ne sommes plus vraiment Sœurs sans couvées à protéger, sans petits à défendre à défendre, sans nouvelles recrues à former. Il nous faut retrouver ce qu’il reste de notre peuple, le préparer à affronter cette menace qui plane de nouveau sur nous. Il est dit que loin au Nord, dans le Désert d’Anklamère, résident certains d’entre nous, exilés du reste du monde. Un mélange d’anciens membres du Lavadôme et de dragons sauvages, qu’il est impératif de retrouver.
Mais les forces obscures qui menacent le Thysar restent notre priorité avant tout. Nous ne pouvons nous permettre de détacher trop de Sœurs et Filles dans le Désert. D’autant plus que le reste de notre groupe tardera à parvenir jusqu’ici, notamment nos Filles dont les ailes ne sont pas encore sorties.
C’est là que vous intervenez, Mëzira et Limace.

Limace hoqueta en silence, surprise de voir son nom surgir au beau milieu d’un discours si important. Ipalia s’approcha et continua :
-Vous êtes les plus âgées des Filles présentes à Gullvirki, et vous avez traversé le Thysar sans aide – en d’autres termes, vous êtes allées plus loin que toutes les autres à ce jour. Je vous donne l’ordre d’aller plus loin encore et de rejoindre le Désert d’Anklamère pour y retrouver les nôtres.  
Limace écarquilla les yeux, troublées. On ne lui octroyait jamais de mission importante, d’habitude. Elle eut soudain l’impression que tout le poids du monde pesait de nouveau sur ses épaules. Elle qui pensait être arrivée au bout de son voyage en arrivant à Gullvirki, il lui faudrait continuer au-delà dans les contrées inconnues… Autant dire que cette nouvelle ne la réjouit guerre. Mais devant la gravité de l’instant, et la présence d’Ipalia et des autres Sœurs, elle se força à ne rien laisser paraître de ses doutes naissants.
-Je pourrais vous céder une Fille, voire même une Sœur, mais ne vous attendez pas à partir avec tout un régiment à vos côtés. Comme je l’ai dit, nos forces doivent être concentrées à un tout autre programme.
Limace n’osa pas soutenir le regard d’Ipalia et fit mine de chercher de nouveau les yeux de Mëzira, même si elle savait qu’elle ne les trouverait pas. En revanche, elle croisa ceux de la Bleue, qui la couvaient chaleureusement et semblaient la soutenir, et ceux de Mordbois, qui au contraire transpiraient d’inquiétude. Elle n’osa pas passer sur les prunelles glacées de Percebrise, de peur d’y lire un mépris ou une haine qui achèverait de briser ses dernières défenses.
Une nouvelle fois, Ipalia sembla comprendre où ses pensées la menaient, puisqu’elle s’adressa alors au Blanc d’une voix coupante :
-Quant à toi, parjure. J’espère que tu profiteras des circonstances pour expier tes crimes envers notre communauté.

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Les libertins désenchantés (Percimace ♥)
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