Forum de RPG basé sur l'univers de l'Âge de Feu par E.E. Knight
 

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 Les libertins désenchantés (Percimace ♥)

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MessageSujet: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Dim 1 Juil 2018 - 23:36


D’un pas résolu, Percebrise se dirigea vers Aldar. Le forgeron était occupé à marteler une petite tige de métal sombre dont l’utilité échappait encore à l’albinos. Il avait travaillé d’arrache pied durant toute la semaine sans jamais montrer un seul signe de fatigue : c’était presque un exploit, étant donné la chaleur accablante qui frappait la cité d'or depuis plusieurs jours. Même les dragons ne bougeaient quasiment plus, affalés à l’ombre des gigantesque remparts de Gullvirki, leurs flancs se soulevant et s’abaissant à un rythme soutenu.
Percebrise s’était finalement habitué à vivre à la fois au milieu de ses congénères et toutes les espèces hominidés de manière générale : il ne ressentait plus cette sensation étrange qui l’avait obsédé lors de son bref séjour à Abyre. C’est donc sans ménagement qu’il passa à côté d’un groupe de trois jeunes draques apathiques collés contre la partie ombragée du mur d’un escalier massif qui leur procurait à peine assez de fraîcheur. Ces derniers, plongés dans une torpeur suffocante, ne frémirent pas d’un pouce tandis que leur aîné les devançait pour rejoindre son camarade.
Aldar continua de frapper son morceau de sombracier à puissants coups de marteaux avant de s’en emparer à l’aide d’une pince de fer, et de plonger le matériaux dans un chaudron rempli d’eau tiédie par la lourdeur de l’air. Une effusion de vapeur s’échappa du récipient dans un grand bruit : il retira sa tige et l’inspecta sous tous les angles possibles d’un oeil calculateur, après quoi il émit un grognement satisfait et déposa son étrange de création fraîchement forgée dans un petit bol de cuivre où se trouvaient déjà d’autres pièces identiques.
Il était si absorbé par sa tâche qu’il ne semblait pas avoir remarqué la présence de l’albinos, pourtant ce dernier se tenait à une longueur de renard de lui. Percebrise l’observa avec intensité avant qu’il ne se décide à faire remarquer sa présence, voyant que le nain était bien trop occupé pour se rendre compte que le blanc le regardait depuis deux minutes.

“Alors, Aldar ?” s’enquit-il, et il réussit à attirer l’attention du forgeron.

Celui-ci se détourna de son activité afin de faire face à Percebrise. Il enleva ses gants pour les déposer sur sa table de travail et essuya son visage couvert de sueur d’un revers de manche. Il avait beau être de de taille modeste, son regard et ses traits durs comme le roc le rendaient intimidant et en dissuadait plus d’un. Mais Percebrise n’avait aucune raison de se sentir menacé : il avait déjà rencontré Aldar et discuté avec lui lors de leur traversée de la Mer Ensoleillée, et il avait très heureux d’avoir retrouvé son compagnon de voyage quelques mois à peine après avoir posé le pied à terre. Cela lui avait permis de prendre ses repères très rapidement dans cette immense ville, dans laquelle il résidait depuis presque trois semaines.
Le nain s’avança vers lui de sa drôle de démarche chaloupée, tout en s’emparant du bol dans lequel se trouvaient les minuscules tiges de sombracier qui s’entrechoquèrent dans un cliqueti métallique.

“Voilà, regarde !” s’exclama-t-il en brandissant l’écuelle sous le museau de Percebrise qui dut loucher pour examiner les petites pièces de métal. “J’viens de finir la huitième. Ce sont ces p’tites tringles qui vont permettre l’articulation du mécanisme. C’est de la bonne besogne que tu vois là.”

Il leva la main droite et se mit à plier et déplier les phalanges pour lui mimer une démonstration. Percebrise hocha la tête.

“C’est donc cela.” répliqua-t-il, maintenant qu’il avait compris à quoi ces petits objets allaient servir.

Depuis qu’il avait retrouvé son camarade nain à Gullvirki, Percebrise avait développé de nombreux projets, dont celui de se procurer une ébauche d’armure. Déterminé à mener à bien la mission qu’il s’était lui-même confiée, il avait décidé que ce serait sa première étape -et la plus facile. C’était le temps passé aux côtés des humains, durant la résistance des dragons et des humains qui avait eu lieu dans l’ancien royaume, qui lui avait donné cette idée. Son défunt cavalier Sverin s’était toujours obligé à offrir à Percebrise une armure de qualité (wow) et malgré sa réticence initiale, ce-dernier avait dû reconnaître l’efficacité d’une telle protection, car elle l’avait épargné de nombreux coups qui auraient pu le blesser gravement. Voilà pourquoi l’albinos tenait à obtenir une armure, mais une armure raffinée, moins lourde que celle qu’il avait porté jadis. Il avait montré des plans au nain qui s’était bien moqué de lui quant à l’extravagance d’esprit dont le blanc avait fait preuve, avant de se pencher sur la question avec beaucoup de sérieux. “Voyons, t’as pas b’soin de tous ces piques. Oui oui tu m’as déjà dit qu’il y en avait sur ton ancienne armure mais moi j’te propose quelque chose de léger qui t’permettra d’évoluer dans les airs de la même manière que si tu n’portais rien du tout pour t’protéger !” Suite à quoi les deux énergumènes s’étaient mis d’accord. Et depuis, Aldar avait travaillé sur cette armure sans relâche et avec une implication étonnante.

“Bon eh et toi ? Tu reviens bien tôt... Alors ? Laisse-moi deviner, ça n’a pas marché.”

Percebrise leva brièvement les yeux au ciel pour lui signifier l’échec de son entreprise.

“Le Leida est resté insensible à mes réclamations. Je ne comprends pas comment ces nains peuvent prétendre que tout va pour le mieux. On dirait qu’ils ne prennent pas la menace au sérieux.”

Pendant ce temps, Aldar avait renfilé ses gants et s’était remis au travail. Il recommença à asséner de gros coups de marteau sur un nouveau morceau d’acier. Ses gestes étaient vifs et précis. Désemparé par le rejet de sa requête, il ne savait trop quoi dire et se contenta d’observer le nain en train de travailler. Ce dernier lui répondit d’un ton bourru :

“Bah, c’est parce qu’ils ne l’ont pas vécu. La chute du royaume, la fuite, tout ça là. Ils sont insensibles à ce genre de choses et le resteront tant que le danger ne se présentera pas sous leur propre nez. J’crains bien que ce soit un phénomène universel. Regarde, de c’que tu m’as dit d’Abyre, ça n’a pas l’air bien mieux.”

“Mmmh…” marmonna Percebrise d’un ton approbateur. En réalité, il se sentait impuissant et très remonté contre ces assemblées de seigneurs d’après qui personne ne courait aucun danger. Pourquoi aucune mesure de sécurité n’était prise ? C’était pourtant tout ce que Percebrise demandait, ça et plus de dialogue entre les grandes cités hominidées, qui pour l’instant préféraient s’occuper de leurs affaires plutôt que de se préoccuper du reste du monde.

“Allons te fais pas trop d’bile. Concentre-toi sur une chose à la fois. Regarde, d’ici demain soir, j’aurai terminé tes serres de combats. Tu pourras même les essayer -après quelques ajustements bien sûr, car il y en aura forcément à faire.”

Aldar continuait inlassablement de plonger, frapper et tordre ses bouts de métal, et Percebrise ne trouvait rien d’autre à faire que continuer à le regarder. Les yeux bleus de l’albinos suivaient le moindre de ses mouvements, alors qu’il réfléchissait profondément à une solution pour mobiliser le conseil et soulever les enjeux de sa requête. Cela finit par ennuyer le nain, qui fit une pause dans son travail pour le gronder.

“Tu m’agaces à rester planté là comme un piquet avec ton air maussade. Va dehors, prendre un peu l’air !”

Percebrise poussa un long soupir las mais il acquiesça en silence : toute cette fumée et les bruits de la forge lui avait donné un peu mal à la tête, et il préférait s’en éloigner. Par contre, prendre l’air...
Écrasé par la chaleur assommante du soleil, il se dirigea en traînant vers les grandes portes de la ville, ouvertes à tout le monde et simplement surveillée par deux gardes et quelques sentinelles postées sur les remparts. Il franchit la sortie, débouchant sur un chemin pavé qu’il suivit sur quelques dizaines de mètres, après quoi il décida de quitter la voie pour s’aventurer près de la rivière qui longeait a route, à quelques longueurs de queue de dragon de cette-dernière. Nombreux étaient ceux qui étaient venus trouver refuge près de l’eau. Une multitude d’enfants barbotaient en poussant quelques cris stridents de temps à autre : Percebrise s’éloigna un peu d’eux pour s’allonger sur un large banc de sable. Il coucha sa grande tête tout près de la berge et, bercé par le son de la rivière, se mit à somnoler.

Le bruit des roues sur le parvis de pierre le tira de son sommeil : il avait du s’éclipser du monde réel pendant vingt minutes tout au plus, mais cela avait suffit à le requinquer un peu. Encore tout groggy, il se releva et s’ébroua en faisant glisser la poussière le long de ses écailles : un convoi approchait au loin, et deux silhouettes draconiques fermaient la marche. Intrigué, il tendit le cou pour mieux voir ce qui se tramait.


Dernière édition par Percebrise le Mer 18 Juil 2018 - 16:20, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Sam 7 Juil 2018 - 16:02



•●•

-Quelle chaleur ! J’ai l’impression d’être en train de cuir au fond d’un fourneau du Lavadôme, coincée entre deux sangliers et un cerf bien dodu suintant de gras.
Limace pouffa discrètement, amusée. Même sous le soleil de plomb qui ralentissait leurs mouvements et tapait sur leur moral, Mëzira trouvait encore la force de faire de l’humour. De temps à autre, l’œil de la Grise était attiré par un éclat lumineux projeté par les écailles couleur émeraude de son amie. Elle devait vraiment étouffer de chaleur, enfermée ainsi dans son armure brillante et verdâtre. Limace aussi avait chaud. Car si sa peau lisse la délestait de l’effet cuisant que subissait sa Sœur, il n’en était pas moins qu’elle laissait le champ libre aux rayons du soleil, qui plantaient sans vergogne leurs crocs brûlants dans son épiderme.
-Je vendrais mes écailles pour qu’une averse de pluie se décide à nous tomber dessus.
Limace porta son attention sur les traînées de poussière laissées par les roues des chariots. Il n’avait pas plu depuis plusieurs jours, et le sol était devenu sec et friable sous leurs pattes. L’eau commençait à manquer, et ils n’avaient pas eu l’occasion de refaire le plein depuis longtemps. Il fallait pourtant abreuver tous les hominidés du convoi, ainsi que les bêtes qui tiraient les charrettes, et enfin les deux Filles du Feu qui les accompagnaient.
-Lorsque nous aurons atteint la ville naine, nous devrions trouver de quoi nous rafraîchir, lança Limace plus pour se rassurer elle-même que pour répondre à Mëzira.
Comme pour faire écho à ses dires, le paysage ne tarda pas à se modifier, et les chariots quittèrent les chemins de terre pour rejoindre des sentiers de rocs aménagés, signe que la civilisation n’était plus très loin. Lorsque Limace aperçu au loin les premiers toits de maisonnées, elle soupira intérieurement. Le voyage avait été long, et elle allait enfin pouvoir se reposer à l’abris d’une cité, et non à découvert des dangers qui rôdaient à l’extérieur du Nouveau Monde.
Elle en vint à se demander comment elle en été arrivée là. Il y a quelques mois encore, elle festoyait inconsciemment sur l’île de Calepp, en compagnie du Mauve qui était venu à la rescousse du Brise-Écume en plein naufrage. Désormais, elle accompagnait les hominidés rescapés aux côtés de Mëzira, tandis qu’Ajeefira était restée au cœur de l’Archipel afin de coordonner les dernières arrivées en provenance du Monde Déchu.
Des occupants du Brise-Écume, certains avaient décidé de rester sur Calepp et de servir paisiblement le Mauve SaViravel, tandis que d’autres s’étaient éparpillés dans quelques villes de l’Archipel assez riches pour leur offrir l’espoir de trouver un travail et de recommencer une nouvelle vie. Mais étrangement, la majeure partie d’entre eux avait préféré s’aventurer bien plus profondément dans les terres inconnues, le plus loin possible de leurs anciennes terres contaminées par le mal. Ils avaient donc longé la côté jusqu’à rejoindre ce que les natifs du continent appelaient le Thysar. Là, ils avaient laissé peu à peu derrière eux des familles, principalement humaines ou elfiques. Les nains, quant à eux, avaient entendu parlé de cette prospère cité occupée par les membres de leur espèce et n’avaient eu de cesse de vouloir la rejoindre. Après concertation, Limace et Mëzira avaient décidé d’aller au bout de leur mission et de les conduire jusqu’à Gullvirki. La Grise n’avait aucune idée de ce qu’elles feraient une fois les nains établis. Peut-être feraient-elles demi-tour en retourneraient-elles auprès d’Ajeefira ?
Pour le moment, les portes de la cité naine s’ouvraient à peine devant eux. Tandis qu’ils avançaient le long du sentier de pierre, Mëzira poussa soudain un petit cri d’excitation. Limace eu juste le temps de se tourner vers elle pour la voir détaler aussi vite que ses pattes de draque le lui permettaient, puis se jeter dans le lit d’une rivière dans un grand plouf éclaboussant. Perdue dans ses pensées, la Grise n’avait pas repéré le cours d’eau qui courait le long de la route. Déviant sa trajectoire, elle s’approcha de la berge, tandis que la Verte barbotait allègrement dans l’eau.
-Allez, viens ! lui lança-t-elle.
Limace jeta un regard en direction du convoi qui réduisait déjà l’allure, puis elle se décida et posa prudemment une sii dans l’eau. Son entrée dans la rivière se fit bien plus lente et posée que celle de Mëzira, qui jugea soudain bon de l’aider dans son immersion en l’éclaboussant d’un grand mouvement de queue. La Grise ferma les yeux pour se protéger de la pluie qui s’abattit sur elle, pendant que la Verte s’esclaffait.
-Mëzira !
Elle devait le reconnaître, la température de l’eau était idéale, et la sensation du fluide tout contre sa peau agressée par le soleil était un délice. A ses côtés, la draque cessa de rire et soupira d’aise.
-Qu’est-ce que ça fait du bien… Elle afficha soudain une mine sombre et se figea. Dis, tu penses qu’il y a des serpents dans cette rivière ?
Limace sourit intérieurement.
-Avec le vacarme que tu as fait en sautant, je pense qu’ils ont tous très vite déguerpi.
Il n’en fallut pas plus à son amie pour se détendre et continuer à se prélasser dans l’eau. Mëzira était une draque brave, drôle, et un brin espiègle. Pourtant, il était une chose que ses cœurs courageux ne pouvaient surmonter, et ce malgré elle : sa peur panique des animaux rampants, en particuliers ceux se mouvant tels des anguilles sur le sol en sortant leur petite langue fourchue de temps à autres. Limace ne la jugeait pas pour ça ; qui était-elle pour lui en vouloir de craindre viscéralement les serpents, quand elle-même n’avait de cesse d’angoisser pour tout et n’importe quoi ?
Lentement, Limace s’enfonça un peu plus dans le lit de la rivière, profitant de la sensation agréable de l’eau glissant sur sa peau lisse. Un peu plus loin dans le cours d’eau, les Nains qu’elles accompagnaient commençaient à se rafraîchir et à abreuver leurs bêtes. Des petits s’étaient, à l’instar de Mëzira, jetés à l’eau dans de grands rires d’enfants avant de s’éclabousser joyeusement. Non, définitivement, aucun serpent n’aurait tenu à rester dans les parages. A moins que…
Gagnée par l’un de ses rares moments d’espièglerie, Limace se tint immobile et se concentra. Elle fixa de ses yeux bleu-gris l’eau qui l’entourait, contempla les réfractions du soleil à sa surface, observa sa teinte sombre donnée par la couleur de son lit, étudia les mouvements du sable qui y tourbillonnait, soulevé par les pas des deux dragonnelles. Puis elle attendit un peu que son organisme se familiarise avec cet environnement, que sa peau immergée déjà grise s’accorde avec la teinte de l’eau. Et lorsque son épiderme se confondit presque avec la rivière, assez pour qu’on ne le remarque qu’avec un œil attentif, elle fit sournoisement onduler sa queue effilée jusqu’à Mëzira, dont elle effleura la saa avec subtilité.
Au contact de cette chose inconnue, lisse, et allongée qui venait de lui chatouiller les écailles, la Verte poussa un hurlement strident et sorti précipitamment de l’eau avec la grâce d’un cheval de trait.  
-Un serpent m’a touchée ! piaillia-t-elle, les yeux exorbités de terreur.
Limace la considéra un instant avant de se fendre en un rire léger. Elle ne riait pas souvent – du moins vocalement – et lorsqu’elle le faisait, même discrètement, c’était dans des moments de joie véritable, où elle oubliait tous les soucis du monde et se laissait aller totalement.
Devant l’incompréhension de Mëzira, elle sortit sa queue hors de l’eau et l’agita dans les airs.
-Drôle de serpent dis-moi, fit-elle avec malice.
Le corps encore ourlé sur la berge à la manière d’un chat effrayé, la Verte se détendit lentement avant de rire à son tour.
-Tu n’aurais pas dû t’appeler Limace, mais bien Vipère !
La Grise fit alors glisser sa langue hors de sa gueule à la manière d’un serpent et siffla. Son amie la rejoignit dans l’eau, sans oublier de l’asperger allègrement au passage. Puis les deux Filles du Feu profitèrent de nouveau de ce moment de calme et de joie, sans plus se préoccuper ni du convoi, ni des hominidés qui le menaient, ni de tous les dangers qui pouvaient bien se cacher dans ce monde, ou encore de ceux qu’ils avaient tenté de fuir dans l’autre. A ce moment précis, Limace était redevenue une âme libre et insouciante, dont les cœurs n’étaient pas martelés encore et encore par des doutes et des préoccupations. Les Nains étaient enfin arrivés à Gullvirki, leur mission était quasiment achevée, et rien ne pourrait ternir l’allégresse de Limace en cet instant.  
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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Mer 18 Juil 2018 - 20:27




Intrigué par cette arrivée inopinée, Percebrise tendit l’oreille en toisant les nouveaux venus d’un air inquisiteur : ses griffs se levèrent petit à petit, signe qu’il était aux aguets. Pendant ce temps, les voitures se rapprochaient, commençant même à le dépasser. L’albinos jeta un œil à leurs occupants. Des vêtements abîmés et déchirés, cet air sombre qui se lisait sur les visages de certains tandis que les autres affichaient une mine fatiguée mais soulagée… Percebrise n’en avait pas le moindre doute, il s’agissait bien de réfugiés. En examinant plus attentivement les voyageurs, il réalisa qu’il y avait surtout des nains. Ce convoi ressemblait en tout point à celui avec lequel lui-même avait traversé la Mer Ensoleillée ; à la différence près que Percebrise avait saisi sa chance très tôt, et avait donc eu l’opportunité de fuir des mois auparavant. Visiblement, ceux-là avaient dû attendre un peu plus longtemps que lui.
Le dragon blanc repensa à son bref séjour à la Baie d’Ambre en se demandant comment les choses avaient évolué depuis son départ. Est-ce que l’endroit deviendrait désert d’ici quelques années, lorsque la majeure partie des survivants aurait migré ? Il plissa les yeux d’un air perplexe. Peut-être pas. Probablement pas. L’endroit était déjà étroitement surveillé et risquait de l’être pendant de longues années encore.

Le convoi continua de défiler sous les yeux de Percebrise jusqu’à-ce qu’il fasse halte : le lourd nuage de poussière soulevé par les roues des chariots et les sabots des chevaux et des bœufs retomba lentement. Une poignée de nains, probablement les responsables du groupe ou des diplomates, se dirigèrent vers les portes dans l’intention de prévenir les gardes qui devraient alors se charger d’informer les autorités de la ville.
Pendant ce temps les voyageurs morts de fatigue s’autorisèrent un moment de répit à quelques mètres de leur destination finale, leur havre de paix –provisoire, d’après Percebrise, qui s’attendait à ce que la ville subisse un assaut à n’importe quel moment. Beaucoup d’enfants maigrichons étaient accompagnés de leurs parents. Un elfe descendit de sa monture alezane, véritable géant parmi les nains. Il n’était pas sans rappeler Nirfaël, avec son teint hâlé et ses cheveux très clairs, peut-être pas autant que ceux du barde, mais presque. Percebrise s’interrogea sur les raisons de sa venue ici, les nains du Gullvirki n’étant pas très friands des elfes. Ce-dernier devait avoir une idée précise de ce pourquoi il était venu jusqu’ici.
Les fugitifs descendirent de leurs chariots à la recherche d’un peu de fraîcheur près la rivière, vers la petite crique où Percebrise s’était installé. Ils s’approchèrent de lui avec lenteur : ils n’étaient pas effrayés, mais c’était leur manière à eux de lui demander s’il les tolérait car il restait avant tout un dragon et s’il le voulait, il n’avait qu’à ouvrir la gueule et se servir une brochette de nains grillés.

Percebrise esquissa un simple mouvement de tête pour les saluer, et signifier qu’il n’était pas embêté par leur présence. En retour il fut gratifié de nombreux sourires et les adultes s’installèrent à une distance respectable de lui. Ils ne se mêlèrent pas tout de suite à ceux qui se baignaient déjà avant, et c’était comme si l’albinos marquait une frontière entre les nouveaux arrivants et ceux déjà établis. Ce sont les enfants des réfugiés qui initièrent le contact avec les habitants et très vite, tous les petits se prirent au jeu de la rencontre. À peine deux minutes s‘étaient écoulées que tous les jeunes barbotaient dans la rivière. Percebrise se réjouit, un peu trop vite car ils se mirent vite à brailler et à s’éclabousser entre eux, ne manquant pas de le déranger. Les adultes un peu inquiets avertirent leurs rejetons à plusieurs reprises, mais l’albinos ne broncha pas.
Toujours assis, il tendait son cou qui n’était pas bien long pour un dragon, afin de mieux pouvoir observer les silhouettes draconiques à l’arrière du convoi. Elles étaient un peu trop loin pour qu’il puisse les examiner avec précision ; de plus le soleil brillait de mille feux et chaque surface lisse, transparente ou métallique ne manquait pas de refléter la lumière de l’astre. À en juger leur taille fine et leurs ailes longues et élancées, il devina qu’il s’agissait de jeunes dragonnelles. Il resta patiemment campé là, avec la pointe de la queue plongée dans l’eau, ondulant paresseusement au gré du courant. Il était curieux de découvrir le visage des deux nouvelles arrivantes. Jusqu’ici, il n’avait croisé que des mâles ; et à Gullvirki il n’y avait que quelques draques, ainsi que deux dragonnelles qui, sans être vieilles, étaient tout de même plus âgées que lui : et ni elles ni Percebrise ne voyait l’intérêt de passer du temps avec l’autre. Alors la perspective de faire connaissance avec deux nouvelles têtes, qui avec un peu de chance avec le même âge que lui, était ravissante.
Les deux dragonnelles se détachèrent du convoi pour se tremper dans la rivière. Percebrise les regarda s’ébattre joyeusement. Il hésita un moment, puis se leva et s’avança dans la rivière -dans le sens du courant- pour aller à leur rencontre. Il quitta son carré de lumière pour le couvert des arbres. Ici, la luminosité était nettement moins vive et paradoxalement, il y voyait plus clair… Mais son cœur s’arrêta lorsqu’il prit conscience que l’une d’entre elle était grise.

Non seulement elle était grise, mais en plus sa corpulence, ses formes et ses mouvements lui étaient atrocement familiers.
Impossible. Im-po-ssible. Même si les gris demeuraient rares –plus rares encore que les rayés- il était tout à fait plausible qu’il ait affaire à une autre dragonnelle de cette couleur. Celle qu’il connaissait ne pouvait pas être la seule dans son genre. Il y en avait des tas d’autres comme elle.
« Drôle de serpent dis-moi. »
Ce qu’il entendit suffit à briser sa réflexion et Percebrise perdit tous ses moyens car cette petite voix n’appartenait qu’à une seule dragonnelle. Il resta pétrifié sur place, silencieux, complètement immobile, en fixant de ses grands yeux le dos lisse de la Grise.
Il ne fallait pas qu’il reste ici. Elles allaient finir par le remarquer -si ce n’était pas déjà fait. Un déclic le libéra de son engourdissement et Percebrise fit brutalement volte-face en soulevant une myriade de gouttelettes scintillantes ; puis il se dirigea à grandes foulées vers l’entrée de la ville en marmonnant dans sa barbe. Il passa les portes sans encombre, ignorant les gardes qui discutaient avec trois nains du convoi pour s’approcher en trottinant vers la forge d’Aldar.

« Aldar ! Aldar ! » appela-t-il d’un ton urgent.

Il passa juste à côté des draques qui sommeillaient toujours près du mur de pierre, empilés les uns sur les autres, en les aspergeant de quelques gouttes d’eau bienvenues. Les jeunes bronchèrent à peine et refermèrent les yeux aussitôt qu’ils virent Percebrise s’éloigner. Ils étaient habitués aux sautes d’humeur de leur aîné, et n’étaient donc guère étonnés de le voir tout énervé.
Aldar n’était plus dans sa forge : l’albinos renifla l’écuelle dans laquelle se trouvaient toujours les petites vis, avant de s’avancer vers la loge du nain qui se trouvait à côté son lieu de travail. Percebrise leva une sii et se mit à tambouriner contre la porte en bois –avec tant d’insistance que cette dernière finit par se décrocher et sortir de ses gonds.

« Aldar ! »
« Percebrise ! » s’exclama le nain qui était enfin apparu. « Mais ça va pas ? Qu’est-ce qui t’prend ? Pourquoi tu as cassé ma porte !? »
« Mes serres, elles seront prêtes quand ? »
« Eh oh, qu’est-ce qui se passe là-dedans ? Tu me… tes serres ? J’en sais rien, bientôt, pourquoi tu me d’mandes ça maint’nant ? Tu es sûr que tu vas bien ? T’es tout pale… Enfin plus que d’habitude. On dirait que tu viens de voir un fantôme… Pfff, regarde ce que tu as fait… »
« Je te la remettrai en place, c’est promis ! Il n’y a pas moyen de les finir aujourd’hui ? C’est urgent. » implora Percebrise. «  Il faut que… »

Un mouvement au coin de l’œil attira son attention et en voyant la tête du convoi commencer à rentrer dans la ville, il comprit qu’il était piégé.

« Dis mon grand, qu’est-ce qui t’arrive ? J’espère que la chaleur n’est pas en train de te rendre fou. » demanda Arald. « Sincèrement, tu commences à m’inquiéter. » Il ajouta à voix basse, pour lui-même « Il est complètement barjo c’ui-ci. »

Percebrise recula comme pour se cacher derrière son ami nain, en gardant un œil sur les grandes portes de la cité.

Il était absolument terrifié.

Un peu plus loin, les trois draques s’étaient réveillés et l’observaient avec un air endormi, déconcertés par le raffut qu’avait causé l’albinos ainsi que l’arrivée des nouveaux venus.
La couleur de Aldar c'est #782B14 tu peux l'utiliser comme bon te semble je l'ai inventé juste pour ce RP :B


Dernière édition par Percebrise le Sam 22 Sep 2018 - 21:08, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Dim 22 Juil 2018 - 19:46




•●•

Finalement, le bain des deux Filles du Feu fut de bien courte durée. Très vite, les hominidés qui s’étaient improvisés meneurs de la petite communauté d’immigrés avaient rejoint le convoi en halte, pour en rassembler les voyageurs et entamer leur entrée dans la cité.
Il ne suffit que d’un moment pour que les rescapés, habitués à enchaîner les courtes pauses imposées par le rythme soutenu du voyage, rejoignent chacun leur chariot et se remettent en route. Limace et Mëzira s’extirpèrent à leur tour de la rivière, quittant à regret ses eaux douces et apaisantes pour rejoindre la chaleur cuisante du soleil. Les particules de poussière remuées par les roues des charrettes et par les bêtes vinrent se coller à la peau encore humide de Limace, qui se senti soudain très sale. Son gris sombre habituel se teinta alors de notes brunâtres et granuleuses, et elle se dit qu’elle avait ainsi bien piètre allure. Tant pis – ce n’était pas aujourd’hui qu’elle devrait se montrer à la famille royale du Lavadôme pour une occasion importante, et personne ne lui reprocherait son manque de propreté. A vrai dire, ce genre de situation n’était pas près de se reproduire, étant donné ce qu’il était advenu de son ancien foyer…
Lentement, comme s’il hésitait, le convoi s’engouffra dans Gullvirki, franchissant les hautes portes dorées qui en marquaient l’entrée. Limace en profita pour réellement observer les remparts de la cité. Taillés dans le roc, ils donnaient l’impression à qui l’observait que la ville était incrustée dans la montagne. Même si Limace ne se sentait pas vraiment apte à comprendre toutes les lois architecturales des hominidés, elle se permis de reconnaître que Gullvirki dégageait quelque chose d’à la fois brute et intelligent. Au cours de son voyage, elle avait traversé bon nombre de cités, toutes plus différentes les unes que les autres. Si au début chaque nouveauté l’avait saisie avec un mélange de curiosité et de crainte, elle se contentait aujourd’hui d’observer passivement et de laisser son esprit critique peu développé enregistrer les informations.
Les deux Filles du Feu avaient repris leur place à la queue du convoi. Il leur fallu aider le Nain du dernier chariot à passer les portes, puisque le petit équidé blanc qui le tractait semblait ne pas avoir la moindre envie de pénétrer à l’intérieur. Ils durent s’y reprendre à plusieurs fois, le Nain se servant d’un fouet de fortune et les deux dragonnelles poussant de tout leur poids sur l’arrière de la charrette. Une fois l’animal relancé à la suite du convoi, qui sinuait déjà parmi les rues de la ville, Limace posa enfin une sii de l’autre côté et entra à son tour.
Son premier réflexe fut alors d’exhaler longuement, les poumons écrasés par la lourde atmosphère qui s’abattit sur elle. Car il régnait à l’intérieur une chaleur étouffante, comme si les remparts imposants et les murs des bâtisses avaient transformé la cité en un fourneau géant. Oubliés les bienfaits de la rivière ; désormais sa peau était ourlée d’une fine pellicule de transpiration, qui faisait perler des gouttes de poussière sales le long de sa peau.
Devant elle, les charrettes et les nuages de poussière qu’elles dégageaient obstruaient sa vue. Elle ne put distinguer les rues de Gullvirki qu’au fur à mesure qu’elle avançait. Ces dernières semblaient, à l’instar des remparts, avoir été façonnés dans la roche. Limace pu apercevoir des marches d’escaliers qui s’élevaient vers les hauteurs, et elle se dit qu’elle venait de pénétrer dans un véritable labyrinthe doré.
La Grise étudia ce qui se trouvait le long de la rue qu'ils empruntaient. Sur sa droite, elle remarqua trois formes draconiques allongées, qui les observaient d’un œil attentif. Un peu plus loin, une forge laissait paraître aux yeux de tous des ustensiles dont la Grise n’avait aucune idée de ce à quoi ils servaient. Au détour d’une rue, un petit groupe de Nains s’était écarté pour laisser place au passage du convois. Elle fit quelques pas de plus et distingua un autre hominidé sur sa gauche, épaulant un dragon aux écailles couleur hiver.

Un… quoi ?
Limace sentit son esprit se déconnecter subitement, et elle perdit le contrôle de sa marche. Elle rata un pas et ses sii s’emmêlèrent, l’envoyant s’étaler au sol dans un son mate, la tête la première. Sa chute souleva un nuage de poussière, qui vint immédiatement lui coller la peau.
Dans un mouvement incontrôlé, elle ramena l’une de ses ailes devant ses yeux et cacha son museau derrière sa voilure grise. Et elle ne bougea plus.
Elle demeura immobile, mentalement vide, comme abasourdie. Pourtant, un véritable raz-de-marée d’émotion menaçait dangereusement de la submerger. Avait-elle bien vu ? Non, ce n’était pas possible. Elle s’était forcément trompée. Le soleil avait dû lui taper trop fort sur la tête. Ça ne pouvait pas être lui.
Il fallait qu’elle jette un second coup d’œil pour vérifier… Non. Elle en était incapable. Elle ne voulait pas, et elle ne pouvait pas. Tout son corps était paralysé par la stupeur et l’angoisse. Elle craignait tellement, tellement de devoir faire face à cette situation à laquelle elle avait refusé de simplement penser durant ces longues années.  Elle avait bien trop peur de relever son aile et de découvrir que de l’autre côté se tenait…
-Limace, qu’est-ce qui t’arrive ?
C’était à peine si Limace avait pris conscience que Mëzira s’était adressée à elle, un air inquiet dans la voix. L’intéressée ne répondit pas tout de suite. Elle se demanda même si elle serait capable de répondre quoi que ce soit un jour, tant sa panique lui enserrait la trachée et l’empêchait de respirer normalement.
-Est-ce que tu le vois ? parvint-elle néanmoins à souffler, ou plutôt à haleter.
-De… Qui ça ?
Elle fit un effort colossal pour répondre de nouveau.
-Le dragon blanc.
Mëzira laissa passer un silence, puis reprit :
-Je... Euh, eh bien oui. Pourquoi ?
Limace fut incapable de retenir le gémissement de détresse qui décida de franchir ses cœurs. Elle n’avait pas rêvé. Il était vraiment là.
-Parle-moi Limace. Qu’est-ce qui se passe ? Tu le connais ? Il t’a fait du mal ?
Oui.
La réponse fusa dans son esprit, aussi tranchante que la plus aiguisée des lames.
-Non, répondit-elle finalement avec une sécheresse soudaine. Comme si avouer qu’elle avait été profondément blessée l’emplissait de honte, de colère, de tristesse, et d’un tas d’autres choses qu’elle ne se sentait pas la force d’affronter. Tout ce qu’elle voulait, c’était rester là, les yeux fermés au monde qui l’entourait et aux possibles dragons qui s’y trouvaient. Continuer de faire la morte. Elle aurait tout donné pour se fondre entièrement dans le sol, et elle le pensa si fort qu’elle n’aurait pas été surprise de voir sa peau prendre la couleur du sable.
Limace ne savait pas quoi faire. Complètement désemparée, elle aurait voulu que le temps s’arrête et ne l’oblige pas à choisir une manière de réagir. Si pour l’instant son esprit restait muet comme une carpe et ne fonctionnait plus vraiment, ses cœurs eux tambourinaient à tue-tête dans sa poitrine. Ses cœurs, vraiment ? Pourtant, elle avait l’impression de ressentir les battements dans tout le sol autour d’elle en un véritable brouhaha et…
-Limace, relève-toi !
Devant l’injonction ferme de Mëzira, la Grise sortit la tête de sa cachette et jeta un bref coup d’œil sur le monde qui l’entourait. La première chose qu’elle aperçut fut la petite charrette tractée par le poney blanc de tout à l’heure, qui venait de faire demi-tour et lui fonçait dessus en zigzaguant. Limace eu le temps de se demander quelle mouche avait bien pu piquer l’équidé qui tirait le véhicule, tant il semblait difficile au Nain qui le menait de reprendre le contrôle sur lui. Visiblement, cet animal n’appréciait vraiment pas Gullvirki et ne souhaitait pas y demeurer. Encore toute léthargique, la Grise n’eut pas le réflexe de s’écarté – elle n’en eu même pas le moindre soupçon d’idée. Ce fut Mëzira qui s’interposa soudain entre elle et l’animal furibond, se dressant de toute sa hauteur de draque pour l’empêcher de passer les portes de la cité dans l’autre sens. Elle lâcha un petit rugissement dissuasif, et le poney se cabra sur ses pattes arrières et pivota sur lui-même, emportant avec lui la charrette et le pauvre Nain à qui la situation échappait totalement. Limace ne put qu’assister, les yeux grands ouverts, à la débandade du chariot qui finit par s’encastrer dans un des murs de la forge qu’elle avait aperçu quelques instants plus tôt.
Le cheval miniature, libéré de son fardot, ne se fit par prier deux fois et en profita pour filer comme l’éclair, passant devant Mëzira qui l’ignora et se rua en direction du chariot brisé pour porter secours au Nain accidenté. Limace suivit, passive, le petit galop précipité du poney blanc qui s’échappa de Gullvirki et rejoint le monde extérieur et son atmosphère plus clémente.  
Tout ce grabuge avait attroupé un petit nombre d’habitants, ainsi que quelques membres du convoi qui s’étaient arrêtés et s’en venaient comprendre ce qu’il se passait. Mëzira extirpa le Nain de ce qu’il restait de la charrette, et les draques auparavant allongés dans un coin s’était relevés et s’avançaient vers le lieu de l’accident. Limace se redressa, et malgré la panique qui l’avait saisie avant que l’évènement ne se produise, elle ne put s’empêcher de poser son regard derrière tout ce petit monde, à la recherche du dragon qu’elle avait cru apercevoir. Désormais libérée de sa torpeur mentale – à vrai dire, l'accident lui avait secoué suffisamment les puces pour qu'elle se ressaisisse un minimum – il fallait qu’elle vérifie. Après tout, peut-être avait-elle surréagit pour rien. Elle gardait l’espoir que ce n’était pas réellement lui, que c’était un dragon inconnu qui lui ressemblait juste fortement, et dont les écailles présentaient cette même teinte glacée si particulière.
Pourtant, quand elle finit par accrocher le regard bleuté du dragon qui se trouvait devant elle, elle dû se résoudre à l’évidence. C’était bel et bien lui. Il n’y avait plus de doute possible. Cette fois, les cœurs de Limace ne s’emballèrent pas comme à leur habitude. Ils demeurèrent en suspens, tout comme son souffle, comme figés sur place. Etonnement, son esprit lui ne se glaça pas. Il était plutôt assailli d'un cocktail bouillonnant d'émotions, mélange de doute, d'appréhension, de tristesse. Mais aussi et surtout d’un sentiment de colère morose qui lui gonfla la poitrine.
Elle se refusa pourtant de penser à ce que ces "retrouvailles" provoquaient en elle. Mais seuls quelques mètres et une petite foule d’hominidés les séparaient, et elle ne pouvait décrocher son regard du sien, se demandant ce qu’il pouvait bien penser, lui. La reconnaissait-elle ? Etait-il déçu de la croiser si loin de tout ? Le hasard avait bien mal fait les choses, ce n’était vraiment pas de chances qu’il la retrouve ici, après tout ce qui était arrivé dans leur ancien territoire, et compte-tenu de l’étendue du nouveau. Il demeurait immobile, tout comme elle. Elle n’arrivait pas à déchiffrer ce qui se cachait derrière ses yeux. De la haine peut-être ?
Limace senti ses cœurs se serrer. Elle s’obligea à faire paraître son regard plus dur, pour se donner un minimum de contenance. Elle ne tenait pas à ce qu’il sache à quel point elle était chamboulée, et encore moins ce qu’elle ressentait réellement à propos de son départ, de son absence, de… Lui. Elle se redressa un peu, sentant poindre une teinte de défit dans ses yeux pâles – elle devait le reconnaître, elle ressentait le besoin impérieux de le mettre au défi oui, même si elle n'avait aucune idée de quoi exactement.
-Je vais chercher le poney, bredouilla-t-elle à l’intention de Mëzira sans pour autant quitter le dragon des yeux.
Puis elle se retourna d’un geste vif et gagna l’extérieur, se retenant de ne pas paraître trop précipitée, même si elle mourrait d'envie de s'enfuir aussi vite que le poney blanc l'avait fait. Elle fut soulagée de pouvoir détendre les traits de son visage et laisser paraître toute sa tristesse sans que personne ne le voit. Avant qu’elle ne franchisse les larges portes de la ville, elle eut l’impression que toute son échine brûlait d’un feu plus intense encore que celui du soleil qui brillait haut dans le ciel. Mais cette brûlure-là provenait d’un être bien plus froid que le soleil. C’était une véritable brûlure de glace, marquée le long de son dos par le regard de Percebrise.
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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Sam 22 Sep 2018 - 19:17



Percebrise approcha un gros oeil laqué tout près du visage d’Aldar.
“J’ai vraiment, vraiment très besoin de ces serres, et il me les faut le plus vite possible.” expliqua Percebrise en insistant pesamment sur le mot “très”.
“Bon dis-donc toi tu commences à m’enquiquiner, tu vas m’dire quelle mouche t’a piqué à la fin pour que tu sois insupportable comme ça ? Ah ces dragons j'vous jure...”
“Je ne plaisante pas, je te paierai tout l’or du royaume s’il le faut, je dois impér-”
“Ouh t’as vraiment rien écouté à ce que je t’ai dis toi hein ! Je peux pas te la forger comme ça ton armure, il me manque encore un matériaux, celui qu’on trouve que dans l’désert d’Anklamère et va ffaloir un bon bout de temps avant que j’m’en procure ! Ça fait au moins la troisième fois que je t’le répète, t’es bouché du trou ou quoi ? Et arrête de piétiner sur place, tu me files une de ces angoisses...”

De toute façon, c’était déjà trop tard : le convoi commençait à passer les portes de la cité. Percebrise déglutit péniblement et étudia les nouveaux venus, à la recherche de la dragonnelle grise. Cette dernière apparut enfin et il ne pu s’empêcher de détourner le regard au moment où celle-ci levait les yeux sur lui.
Un bruit sourd lui indiqua qu’une chute avait eu lieu. Il réalisa que la grise s’était effondrée et gisait dans une position peu gratifiante. Il ferma les yeux. Il avait presque honte. Pas de doute, ça ne pouvait être qu’elle.
La draque qui l’accompagnait s’approcha d’elle pour s'enquérir de son état. Percebrise se demanda si la dragonnelle s’était blessée : quoiqu’il en soit, lui n’avait aucune envie de la voir.
Un cri aigu fit le fit sursauter et la petite foule se tourna d’un mouvement commun vers la source d’un raffut naissant. Un nain assis sur son chariot tracté par un poney blanc tirait sur de longues rênes sombres qui les reliaient à l’animal : ce-dernier semblait en proie à une peur panique et trépignait sur place. Le blanc pensa à tort que la situation était sous contrôle : la suite des évènements lui fit comprendre qu’il avait tout faux. Le conducteur perdit son sang-froid et resta pétrifié sur son siège, les mains crispées aux rênes, tandis que la bête s’affolait de plus en plus.

Percebrise ne put qu’assister à la scène, impuissant. Le petit cheval se dressa sur ses pattes arrières, distribuant de grands coups de sabots de tous les côtés de telle façon que personne ne pouvait l’approcher sans risquer de se blesser. Ses mouvements effrénés agitaient les sangles de cuirs déployées tout autour de son corps et qui claquaient sur la peau de l’animal en détresse, ne faisant qu’empirer la situation. Attirée par le vacarme, un attroupement de curieux s’était invité sur le terrain. Quelques valeureux tentaient bien de s’approcher de la bête dans le but de la calmer, mais cette-dernière n’était aucunement réceptive aux vaines tentations de ces braves gens et elle s’élança dans un galop destructeur dans la direction de la grise toujours étalée sur le sol.
Percebrise entendit la draque avertir sa camarade qui resta plantée sur place. La verte n’attendit pas de réponse pour se jeter tête baissée entre la dragonnelle et la bestiole affolée ; elle se leva sur ses sii tout déployant fièrement sa collerette émaillée dans le but de paraître plus imposante. Formant une barrière entre les deux êtres, le poney n’eut d’autre choix que freiner avec brutalité. L’avant du chariot heurta l’arrière train de l’équidé, que l’impact rendit encore plus hystérique.
Il fit volte-face et fonça sans réfléchir dans l’autre sens, tout droit vers la forge d’Aldar qui se cramponnait la tête avec ses mains d’un air catastrophé. Derrière le poney, le nain peinait à garder son équilibre, malmené par les cahotements répétés qui faisaient rebondir son croupion sur le siège en bois dur (lol j’imagine la scène c’est rigolo). Ses gros yeux bruns s’écarquillèrent à mesure qu’il se rapprochait à une vitesse folle de la forge. Aldar, sentant la catastrophe arriver, tenta désespérément de s’interposer entre le petit cheval et son plan de travail. Il se mit à remuer ses bras au-dessus de la tête, mais le poney était aveuglé par sa propre démence et rien ne pouvait l’arrêter. Aldar bondit sur le côté au dernier moment tandis que la bête piétinait son établi, renversant tous les outils et matériaux qui avaient été soigneusement rangés par le forgeron. Le chariot ne tarda pas à suivre pour subir le même sort que la forge, une destruction totale. L’une des roues vint s’éclater contre un pilier de bois qui maintenait le plafond de la structure avec une force phénoménale. Dans le chaos, le poney blanc était parvenu à se libérer de son fardeau. Il se fraya un chemin parmi le désordre qu’il avait semé sans trop voir où il posait les sabots, et s’éloigna de la forge en trottinant, avant de reprendre sa course au petit galop. Ni une ni deux, il repéra la sortie de la ville et s’enfuit sans demander son reste.

La draque se précipita vers la forge. Percebrise recula de quelques pas en pensant qu’elle allait l’attaquer mais la verte passa sous son nez en l’ignorant totalement : son attention était concentrée sur le nain qu’elle s’attelait déjà à désincarcérer avec l’aide d’Aldar.
Cette pagaille sans nom avait mis la forge sans dessus dessous, et un détail très important avait échappé à l’attention de tout le monde. Les multiples coups et chocs portés au mobilier avaient projeté une multitude de braises rougeoyantes en dehors du braséro, et voilà que de petites flammes bleues rongeaient tranquillement le châssis du chariot, à l’abri de tous les regards. Les narines de Percebrise se retroussèrent en détectant l’odeur caractéristique de brûlé ; interloqué, il se pencha vers ce qu’il restait du chariot, tout en faisant bien attention à laisser de la place pour la draque, qui avait elle aussi senti l’odeur de roussi. Des volutes de fumée commençaient à s’échapper depuis les débris.
“Vite, vite” les pressa Percebrise. La verte s’empressa de dégager le pauvre nain de sa prison. Elle réussit à le tirer en arrière juste au moment où tout prit feu. Le chariot s’embrasa d’une traite et le nain posa un regard mort sur Feu le chariot (téma le jeu de mot), observant en silence la combustion du bois et des toiles, et probablement en train de se dire qu’il avait failli subir le même sort.
L’albinos se dépêcha de retrouver le gros chaudron qu’Aldar utilisait pour refroidir ses matériaux. Il joua des épaules et des coudes pour se faire un chemin au milieu des décombres et finit par apercevoir le récipient qui n’avait miraculeusement pas bougé d’un pouce. Il tendit une [i]sii[/sii] pour attraper le chaudron et réussit à le ramener vers lui, après quoi il s’en saisit, et en vida le contenu sur les flammes qui commençaient déjà à grandir.
Le résultat fut celui escompté : le feu mourut dans un immense et bruyant nuage de vapeur, aussi rapidement qu’il était venu. Soulagé, Percebrise reposa le pot en fonte à côté de lui et rejoignit Aldar qui s’affairait à distribuer des claques au nain désormais évanoui : le pire avait été évité.

Percebrise fit mine de s’intéresser au nain en état de choc, mais il ne faisait que relever la tête et lancer des oeillades en direction de la grise qui s’était relevée. Il cessa de s’occuper du blessé pour considérer la dragonnelle, qui leva ses yeux clairs dans sa direction. Leurs regards se verrouillèrent pendant un long, long moment, sans expression. Aucun d’entre eux ne semblait vouloir lâcher prise, et c’est la grise qui mit fin à leur petit manège en quittant la cité à la recherche du poney blanc après s’être adressée à sa camarade.
Ce n’est que lorsque sa queue poivrée eut disparu de l’encadrement des grandes portes que la verte se tourna vers Percebrise d’un air accusateur. Ce-dernier lui rendit son regard noir : que lui voulait-elle ? Savait-elle qui il était, est-ce Limace lui avait parlé de lui ? En quels termes… ?
Le blanc grogna et montra les dents. Si elle cherchait querelle, il était prêt à en découdre. Elle faisait à peine la même taille que lui, et même si elle arborait quelques petites cicatrices, Percebrise avait fort à parier qu’elle avait bien moins d’expérience que lui. La draque semblait sur le point de lui adresser une remarque désagréable lorsqu’Aldar la coupa dans son élan.
“Non mais r’garde moi ce foutu bordel !” explosa-t-il en désignant l’anarchie qui régnait sur le bazar de sa forge. En effet, il s’agissait d’une véritable ruine. La maison d’Aldar qui construite de la même pierre lisse que tout la cité avait été épargnée ; mais tout l’extérieur, c’est-à-dire son lieu de travail, était démoli et souillé. Il allait falloir remettre cette pagaille en ordre et Aldar n’était vraiment, mais alors vraiment pas content, à tel point qu’il déchargea tout son ressentiment sur le pauvre Percebrise.
“Bourrique ! Au lieu de rester planté là tu vas me servir à quelque chose ou non ?!” s’exclama-t-il férocement en montrant du doigt l’intéressé, qui aurait très bien pu ne faire qu’une bouchée de l’hominidé. “Tu attends quoi pour aller me chercher de l’eau ?! Tu vois bien qu’ça fume encore !”
Percebrise émit un grondement menaçant, et il fallut qu’il puise toute la volonté dont il disposait pour ne pas carboniser son ami. Qu’Aldar s’adresse à lui de cette manière n’avait fait que rajouter de l’huile sur le feu de la colère qui consumait son coeur, mais il ne fallait pas qu’il entre dans le même jeu. Une colère blanche se lisait sur le visage du nain qui n’était définitivement pas prêt à entendre raison. Percebrise ne pouvait que contenir difficilement sa colère. Comme Aldar le fixait toujours d’air mauvais, le blanc s’empara furieusement du chaudron vide et décolla dans une rage dévastatrice, finissant de détruire la charpente de la forge en donnant plus ou moins malencontreusement un coup de queue au faîtage. En prenant de la hauteur, il entendit Aldar jurer après lui, mais il n’y prêta pas plus d’attention et les vociférations du nain s’évanouirent dans la distance.
Chaque battement d’aile enragé le propulsait toujours plus haut dans le ciel et il finit par se fatiguer. il avait atteint une hauteur respectable, et le Gullvirki n’était plus qu’une tache d’or au milieu des plaines asséchées, la rivière ne formait plus qu’un mince sillon argenté qui séparait la ville de la forêt sombre. Pas un seul nuage ne le séparait de la terre ferme et il pouvait presque tout voir en détail. Il avait encore un peu de haine en lui, alors il rugit à plein poumons tandis qu’un torrent de feu se déversait de sa gueule.

Il s’était instinctivement réfugié dans les cieux, alors que la rivière se trouvait à deux pas de la ville et qu’il aurait très bien pu s’y rendre à pieds ; quoiqu’il aurait dû trouver un moyen pour transporter le chaudron sans que ce dernier ne le gêne -cet objet était tout de même drôlement lourd, et Percebrise, emporté très haut dans le ciel par sa foudroyante montée d’adrénaline, ne s’en rendait compte que maintenant.
Sa fureur sublimée, il étendit ses ailes pour entamer un vol plané, en perdant peu à peu de l’altitude. Ses yeux scrutaient le paysage en-dessous de lui à la recherche de la dragonnelle. Un petit point blanc en mouvement attira son attention et il comprit qu’il s’agissait du poney.
Sans plus attendre, Percebrise balança le chaudron dans les airs avec désinvolture et s’inclina en avant pour se rapprocher de l’équidé qui longeait la berge dans le sens du courant. Le rustre se plaça au-dessus de l’animal, légèrement sur le côté afin de le rabattre vers le cours d’eau. La bête rentra dans la rivière et s’immobilisa, haletante. Ses yeux toujours fous guettaient les moindres faits et geste du blanc, qui venait de se poser pas très loin de lui. Faisant mine de ne pas prêter attention au petit cheval, Percebrise surveillait l’horizon. Le museau de la grise finit par apparaître au détour du chemin de terre qui suivait la courbe du bord de l’eau.
Il n’avait pas le moins du monde envie de lui parler, mais quelque chose le poussait à aller à son encontre, la provoquer. Il n’avait pas apprécié le regard dont elle l’avait gratifié quelques instants plus tôt et il avait la ferme intention de la remettre à sa place (Percebrise gros macho). Chaque pas qu’elle faisait les rapprochait, et resserrait l’étau de cette pression qui lui comprimait la gorge. Il planta un regard acéré sur la grise, comme si des serres s’échappaient de ses orbes céruléennes pour venir lacérer les coeurs de la dragonnelle.

“Je crois que tu as perdu quelque chose.” siffla-t-il à son intention en désignant du bout de la queue la monture, a présent calmée mais toujours aux aguets, qui les observait avec curiosité.
Il se tint droit, le cou légèrement arqué en arrière, en attente d’une réponse. Il ne rencontra que du silence, un silence qui lui était si insupportable que toute la colère dont il s’était déchargé revint à l’assaut, plus ardente que jamais.
“Qu’est-ce que tu fais ici ?” demanda-t-il à Limace, ne pouvant réprimer un grondement sinistre.
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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Dim 23 Sep 2018 - 1:00


•●•

Plus elle s’éloignait de la ville, plus Limace se disait que tout ce qui venait de se passer n’était jamais arrivé. Que le soleil et la chaleur avaient eu raison d’elle. Que son cerveau avait fabriqué toute cette histoire, et que ses yeux avaient été dupés par un simple mirage. Aucun poney ne s’était emballé, aucun chariot n’avait fini fracassé, et il n’y avait jamais eu de Percebrise, voilà tout. Elle les avait tout simplement inventés, lui et ses écailles glacées, avant de fuir la chaleur étouffante de Gullvirki pour s’en aller marcher le long de la rivière.
Au loin, un hennissement aigu résonna jusqu’à ses tympans, coupant court à ses réflexions pleines de déni. Elle soupira tristement en fermant les yeux. Le poney s’était bel et bien échappé, et elle n’était pas en route pour une balade reposante au bord de l’eau mais bien partie pour une chasse à l'équidé.
Décidant de suivre la traînée de poussière qu’il avait laissée derrière lui sur le chemin de terre, elle se mit à trottiner sur sa piste. Inutile de prendre ses jambes à son cou : si l’animal la voyait débarquer comme une furie vers lui, il n’en serait que plus affolé. Et puis, moins vite elle irait, moins vite elle retrouverait la chaleur étouffante de Gullvirki et les dragons que la cité renfermait…
Au bout de quelques minutes, la rivière bifurqua en formant un crochet serré, masqué par un fouillis de végétation. Alors qu’elle suivait le virage, elle crut apercevoir entre les feuillages une ombre blanche. Puis une seconde. Elle cligna des yeux ; voyait-elle double ? Franchissant le coude, elle retrouva le cours d’eau ainsi que le poney blanc qui se tenait immobile au cœur du lit. Et, à ses côtés, un Percebrise bien réel qui la scrutait d’un regard sombre.

Ses cœurs cognèrent d’un battement puissant dans sa poitrine, comme si on venait de la frapper à l’aide d’un gourdin. Elle repassa au pas, refusant de s’arrêter net et d’avoir l’air surpris. Elle s’avança lentement vers les deux individus, reprenant son souffle que sa course avait modifié. Percebrise ne pipait mot. A la place, il lançait des éclairs furibonds de ses yeux bleus, qui venaient foudroyer les cœurs de Limace. La Grise accusa ce regard et pinça imperceptiblement les lèvres, avant de se focaliser sur le cheval miniature.
-Je crois que tu as perdu quelque chose, lâcha-t-il sèchement lorsqu’elle fut à quelques mètres de lui seulement.
Son ton était dur, supérieur, et méprisant. Tant d’adjectifs auxquels elle avait fini par s’habituer, mais qui à cet instant la remplirent d’une profonde tristesse, vive et brûlante. Elle tenta d’ignorer la douloureuse sensation de ses cœurs broyés en plusieurs morceaux sous ces mots. Ce n’était pas le Percebrise qu’elle avait connu. Ce n’était pas le Percebrise qu’elle s’était attendue à retrouver. Mais après tout, qu’aurait-elle pu espérer d’autre ? D’après la manière dont il l’avait abandonnée, il semblait ne plus vouloir avoir affaire à elle. Elle décida de ne pas répondre, mue par un sentiment de nostalgie qui commençait à s’empreindre d’indignation.
-Qu’est-ce que tu fais ici ? ajouta-t-il avec un grondement sourd.
Encore une fois, Limace fut choquée par tant d’animosité. L’intonation du Blanc était claire : il ne voulait pas d’elle ici. Il semblait même prêt à faire claquer sa mâchoire sur sa peau fragile tant il paraissait belliqueux. Elle en fut blessée, mais elle refusa de laisser paraître quoi que ce soit, mettant tout en œuvre pour figer ses traits dans une expression neutre. Son visage était comme paralysé, mais son âme elle se lamentait en silence, comme endeuillée. Des larmes invisibles roulaient le long de ses cœurs ; des larmes de peine qui ne tardèrent pas à se changer en gouttelettes bouillonnantes de rancœur.
Elle ne méritait pas la colère de Percebrise. Elle n’avait rien fait de mal et, quand bien même cela aurait été le cas, il n’avait pas droit de lui en tenir rigueur après toutes ces années. Quand il l’avait quittée, elle venait à peine de rejoindre le véritable monde, et elle était encore plus maladroite et ignorante qu’elle ne l’était aujourd’hui. Et ça, il le savait. Limace refusait de subir cette colère gratuite, de souffrir les humeurs du Blanc sans raison valable. Après tout, si l’un deux devait se montrer antipathique envers l’autre, c’était bien elle, et pas le contraire ! C’était elle qu’on avait livrée au Lavadôme sans se poser plus de questions ; elle qu’on avait abandonnée sans même un regard en arrière. Alors qu’il était son seul repère, alors que son univers tout entier venait d’être chamboulé, l’égoïsme du Blanc l’avait laissée coite de tristesse et d’incompréhension au beau milieu d’un endroit qu’elle ne connaissait pas.

Limace durcit son regard et redressa l’encolure. Elle chassa son chagrin au loin, laissant place à un bouillon de révolte et d’indignation qui réchauffa sa peau et ses cœurs. Pour la première fois de sa vie, elle éprouvait le besoin impérieux de se heurter à l’autre et d’arrêter de subir.
S’arrêtant au bord de la rivière, elle plongea son regard dans celui de Percebrise et le soutint avec défit. Elle gonfla ses poumons d’une assurance toute neuve et répondit avec insolence :
-Qu’est-ce que ça peut te faire ?
Puis elle ignora superbement Percebrise et s’approcha lentement du poney blanc. Lorsqu’elle pénétra dans l’eau, l’animal sursauta et se figea en tremblant, ses yeux exorbités rivés sur elle. Elle se plaça de biais, puis murmura des mots qui n’avaient aucun sens mais qui se voulaient rassurants. Du coin de l’œil, elle perçu une lanière de cuir, qui partait du harnais qu’il portait encore pour aller se perdre dans la rivière, lambeau des rênes que son propriétaire tenait encore entre ses doigts quelques minutes plus tôt. A l’aide de légers mouvements de tête, elle attira l’attention de l’équidé sur elle tandis qu’elle faisait prendre à sa queue la teinte grisâtre du limon. Comme elle l’avait fait avec Mëzira lorsqu’elles s’étaient baignées, elle fit ramper son appendice sous la surface de l’eau pour s’en aller quérir le morceau de cuir en toute discrétion.
Lorsque le poney sentit la tension sur son filet, il partit en marche arrière pour tenter de se dégager. Mais Limace tint bon, et il finit par cesser de se débattre. Elle récupéra la rêne dans sa sii et entreprit de sortir de la rivière, le petit cheval suivant docilement à ses côtés.
Fière de sa réussite, elle passa devant Percebrise, la tête haute et le pas sûr. Pendant une seconde, elle failli vaciller et reprendre ses vieilles habitudes. Mais cette fois-ci, sa volonté était bien plus forte que sa nature profonde, et elle tint bon. Elle commença à remonter la rivière pour rejoindre Gullvirki et ramener le cheval à son maître, puis elle s’arrêta et lança, sans se retourner :
-Ne t’en fais pas, je connais le chemin du retour. Tu peux t’enfuir sans crainte cette fois.
Avant de reprendre sa route, les cœurs battants non plus de peur mais de rancune.
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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Dim 23 Sep 2018 - 15:27

“Qu’est-ce que ça peut te faire ?” rétorqua-t-elle avec outrecuidance. Percebrise ne répondit-pas tout de suite -de toute façon, aucune réplique pertinente ne lui venait en tête. Il se contenta de rester immobile, si immobile qu’il ne bougeait presque plus : pas le moindre petit tressautement, aucun nerf agité ; seule sa tête suivait les mouvements de Limace qui s’avançait dans l’eau claire. Il analysait tous ses gestes d’un oeil scrutateur : sa façon de se déplacer, ses fausses manières un peu hautaines. L’air pincé, il se dit que le Lavadôme ne l’avait pas arrangée.
Sans un mot de plus, la grise attrapa délicatement la rêne toujours accrochée au poney et fit sortir ce-dernier de la rivière avec succès. Elle se retira de l’eau sans s’ébrouer pour ne pas apeurer le petit équidé. Son mutisme ne faisait qu’accroître l’énervement de Percebrise, pourtant conscient que c’était ce que Limace voulait. Et cela l’agaçait davantage, parce qu’elle y arrivait très bien : la grise l’ignorait superbement, et il sentit ses coeurs commencer à battre un peu plus fort car elle ne s’était toujours pas adressé à lui. La dragonnelle reprit le chemin de terre en sens inverse : Percebrise était presque déçu que rien d’autre ne se passe.
“Ne t’en fais pas, je connais le chemin du retour. Tu peux t’enfuir sans crainte cette fois.”
Elle avait dit cela avec nonchalance, et on pouvait détecter une pointe d’insolence dans sa voix si fluette. C’était tout ce que Percebrise avait espéré. Les festivités étaient ouvertes, et il pouvait attaquer.

Emporté dans son élan de pensées plus irraisonnées les unes que les autres, il allongea le pas et prit la suite de Limace, avant de se mettre à trotter sur à peine quelques mètres pour la dépasser, après quoi se plaça juste devant elle et freina en soulevant un petit nuage de poussière, et ce afin de lui barrer la route. Il ne s’était pas donné la peine de faire attention au poney qui recommençait à piaffer. À ce moment-là, la dragonnelle devait sûrement le détester mais elle semblait décidée à l’ignorer : ses yeux gris se posaient sur Percebrise sans vraiment le voir.
Le blanc se sentait nerveux, mais c’était une nervosité comme il n’en avait jamais fait l’expérience auparavant. Une mélasse de sensations indescriptibles bouillonnait derrière son poitrail et une fièvre s’était installée dans son corps tout entier.
“M’enfuir ? Pardon, mais je crois que c’est toi qui ferait mieux de quitter ces lieux sans plus attendre.”
C’était bien bas, mais c’était tout ce qu’il avait trouvé à dire. Il mourrait d’envie de lui faire la morale, de la détruire à coups de répliques cinglantes mais l’inspiration n’était pas au rendez-vous et cela le frustrait plus qu’autre chose. Ce qu’il venait de dire n’était pas faux : il voulait qu’elle s’en aille et le plus tôt possible serait le mieux pour tous les deux ; car en cet instant précis, il se sentait esclave de sa propre folie.
Maintenant, il cherchait à tout prix le contact visuel avec Limace que cette dernière se refusait à lui offrir. La petite manoeuvre du blanc n’avait pas eu raison de son indifférence et elle fit mine de ne pas être gêné par Percebrise. Ce-dernier ne l’empêcha pas d’avancer ; parce que la force invisible qui émanait de la grise repoussait la sienne, comme deux aimants aux polarités similaires. Peu rassuré, l’équidé la suivait toujours en jetant des coups d’oeil inquiets sur l’albinos.
Celui-ci se mit à rôder comme un prédateur de droite à gauche, puis de gauche à droite et ainsi de suite devant la dragonnelle.
“C’est à croire que le Lavadôme t’as lessivé du peu de jugeote qu’il te restait… Je savais que tu étais restée là-bas, mon frère me l’avait dit. Mais je ne pensais pas que tu deviendrais aussi snob que ces déséquilibrés” ajouta-t-il en faisant allusion aux occupants de l’ex cité impériale. “Ces petites sottes vertes… Les filles du feu, c’est ça ? Elle n’ont pas dû avoir une très bonne influence sur toi. Désolé, tu sais très bien que j’ai toujours tenu tous ces dragons en basse estime. En fait, j’avais pensé que tu ne t’intègrerais pas et qu’on te laisserait partir. Alors que l’autre là… Comment est-ce qu’elle s’appelait déjà… Ah oui, Poussepierre… Elle était faite pour le Lavadôme, aucun doute là-dessus !”
Il continuait à lui tourner autour, en proie à une agitation sans pareille. S’il n’avait pas réussi à bloquer Limace, elle avait finit par ralentir à chaque pas tandis que lui se rapprochait de plus en plus. Il racontait toujours plus de bêtises, multipliant les piques susceptibles de provoquer une quelconque réaction chez la grise. Son rythme cardiaque grandissait et il commençait à sentir ses coeurs cogner violemment contre ses tempes, mais il n’y prêtait aucunement attention. Un embrouillamini de pensées et d’émotions intenses et contradictoires fermentaient dans son crâne sur le point d’exploser, et toute cette pression s’évacuait, beaucoup trop lentement, dans le flot de paroles dénuées de bon sens qui s’échappait de lui.
“C’est quand même assez incroyable, le monde est si vaste et voilà que je retombe sur toi ! D’ailleurs comment vont les autres, est-ce qu’elles vont venir elles aussi ? Sont-elles devenues muettes, comme toi ?”

Il enchaîna les méchancetés, faisant grandir l'effervescence qui bouillait dans tout son corps. C’était comme s’il avait bu trop de kerne, que cela l’avait rendu excité et énervé, mais sans être saoul. Ses coeur battaient assez vite, certes, mais surtout terriblement fort, plus fort que jamais et il pouvait les entendre s’affoler à l’arrière de ses machoires. Il se sentait presque sur le point d’entamer un combat. La tension était à son comble et sans réfléchir, il se planta devant elle.
Cette fois, il ne bougerait pas et Limace n’avait pas d’autre choix que s’arrêter. Leurs museaux se touchaient presque, et l’haleine brûlante de Percebrise venait caresser les naseaux de la grise. Assourdi par le vrombissement de sa folie fébrile, plus rien ne pouvait lui faire entendre raison. Un grondement funeste remonta le long de son gorge et une voix graveleuse et menaçante s’échappa à travers ses crocs pointus. Il exultait.
“Tu n’as toujours pas répondu à ma première question. Qu’est-ce que tu fiches ici ? Tu ne veux pas me répondre ? Très bien, dans ce cas je vais m’en charger à ta place. Cet endroit n’est pas fait pour toi et tu n’as rien à faire à Gullvirki. Alors je te recommande chaudement de quitter ces lieux le plus vite possible, et s’il-te-plaît, en abandonnant ce petit masque d’indifférence qui ne te sied pas du tout. Au fond de moi, je sais que tu n’as pas vraiment changé, non. Tu es toujours la même dragonnelle craintive qu’il y a quelques années, et ce n’est pas ton petit air faussement dédaigneux qui va me persuader du contraire.”


Dernière édition par Percebrise le Mer 10 Oct 2018 - 13:08, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Dim 23 Sep 2018 - 23:57


•●•

Limace s’échinait à marcher droit devant elle en silence, tenant dans sa sii la longe du poney qui ne cessait de souffler nerveusement des naseaux devant le manège de Percebrise. Ce dernier allait et venait devant elle comme un félin en cage, chacun de ses pas soulevant des nuages de poussière furibonds le long de la rivière. A plusieurs reprises, l’équidé avait tenté de se dresser sur ses pattes arrières ou s’était ébroué de peur en renâclant. Une fois même, elle avait failli lâcher prise tant il avait été virulent. Elle s’était retenue de froncer les arcades sourcilières en signe de mécontentement, bien déterminée à ne rien laisser paraître. Parce qu’elle avait compris que Percebrise attendait quelque chose d’elle, même si elle ne savait pas quoi exactement. Il l’avait prise en chasse et la travaillait au corps comme un loup attelé à la mise à mort d’un chevreuil. Et Limace n’avait aucune envie de servir de repas. Alors, elle intériorisait le moindre de ses réactions, refoulant loin en elle la douleur sourde qui enflait à mesure que le Blanc lâchait ses paroles blessantes.
S’il y avait une chose pour laquelle Limace était douée, c’était accuser les remarques désobligeantes en silence. Et elle fit de son mieux pour exceller une nouvelle fois dans cet art, bien que ce que lui envoyait Percebrise en pleine figure soit dur à entendre sans broncher. Il avait défini les Filles du Feu comme des « petites sottes de vertes », ce qui l’avait touchée dans ses cœurs. D’abord parce que Mëzira était son amie et qu’elle était loin d’être sotte. Ensuite parce qu’elle-même faisait partie du groupe de Vertes, et qu’elle en avait embrassé la cause du mieux qu’elle pouvait, gravant dans son âme des valeurs de cette entité qu’elle avait choisi d’absorber et qui lui tenaient à cœurs. « J’avais pensé que tu ne t’intègrerais pas et qu’on te laisserait partir. » Là-dessus, il avait eu raison. Et ça aussi, ça faisait mal. Après ces quelques années, elle ne s’était pas réellement intégrée au groupe. Avec ses ailes, sa peau grise, et sa méconnaissance du monde, c’était comme si elle vivait dans un espace-temps différent de celui des draques qu’elle côtoyait. Seule Mëzira avait réussi à se frayer un chemin jusqu’à ses cœurs. Elle était son seul soutien, sa seule présence familière désormais. Elle avait perdu Poussepierre au profit d’un mâle aux écailles luisantes, et elle ne savait pas ce qu’étaient devenues ses autres sœurs de cœur. Cela l’attristait grandement, et entendre Percebrise les évoquer ne faisait que remuer la lame qu’il enfonçait lentement dans sa poitrine. Plus ses mots fusaient, plus elle sentait la douleur vibrer en elle, imprégner chaque fibre de ses muscles, de ses organes.
Mais le pire dans tout ça, ce n’était pas la méchanceté des paroles du Blanc, mais plutôt l’incompréhension de Limace face à cette haine gratuite. Qu’avait-elle bien pu faire au dragon pour qu’il s’acharne ainsi sur elle ? Ne pouvait-il pas simplement la laisser partir, s’il désirait tant que ça à ne plus la voir ? Pourquoi tenait-il tant à la tourmenter de la sorte ? Elle ne répondait pas à ses piques, et pourtant il continuait, encore et encore, jusqu’à ce que…
-Tu n’as rien à faire Gullvirki. Alors je te recommande chaudement de quitter ces lieux le plus vite possible, et s’il-te-plaît, en abandonnant ce petit masque d’indifférence qui ne te sied pas du tout. Au fond de moi, je sais que tu n’as pas vraiment changé, non. Tu es toujours la même dragonnelle craintive qu’il y a quelques années, et ce n’est pas ton petit air faussement dédaigneux qui va me persuader du contraire.
Il s’était arrêté à quelques centimètres d’elle à peine, si proche qu’elle ne put s’empêcher, cette fois, de river son regard dans le sien. Elle vit alors danser dans ses yeux des flammes névrosées qui tourbillonnaient follement. Elle sentait son souffle chaud se mêler au sien, et tout son corps était agressé par des ondes de colère invisibles qui venaient se heurter contre son épiderme. Elle aurait pu saisir la tension qui planait entre eux d’un geste de la sii.
En temps normal, dans cette configuration, elle se serait effacée plus bas que terre depuis bien longtemps déjà ; aurait tenté de désamorcer la situation de mille manières pour apaiser la colère du Blanc. Mais cette dernière réplique du mâle venait de raviver le feu rageur qui bouillonnait en elle. Mais pour qui se prenait-il ? Il pensait pouvoir lui ordonner de partir sur-le-champ, de libérer Gullvirki de sa présence simplement parce qu’il en avait envie ? Elle n’abandonnerait pas Mëzira pour son bon plaisir. Sentant une vague d’aigreur remonter en elle, elle fit violemment claquer sa queue sur le sol, affolant au passage le poney qui se mit à piaffer sur place.

Contrairement à ce que Percebrise affirmait, Limace avait changé. Elle s’était toujours persuadé elle-même du contraire, et il avait fallu que quelqu’un l’affirme haut et fort pour qu’elle réalise que c’était faux. Elle n’était plus la même que lorsqu’elle était sortie de la grotte du dragon d’Or avec ses sœurs Vertes. Elle avait posé une griffe dans le monde extérieur, s’était rendue jusqu’au Lavadôme accompagnée d’un groupe de dragonnelles malades, en avait exploré les sous-sols pleins de danger pour trouver un remède ; elle avait rejoint les Sœurs du Feu, avait fait face à la perte de ses plus proches amies, à la condescendance du Lavadôme, à sa solitude parmi les Vertes ; elle avait appris à maîtriser son vol sous le Dôme de Lave, à combattre de mille façon, à aider les autres, à protéger, à réfléchir, à analyser ; elle avait affronter des créatures venues de partout, certaines plus dangereuses que d’autres ; elle avait survécu au cataclysme qui avait ravagé l’Ancien Monde, avait traversé l’immense étendue d’eau qui la séparait de la terre qu’elle foulait aujourd’hui, avait arpenter ce sol nouveau depuis l’Archipel jusqu’à Aurvangar, ici, aux pieds de la ville de Gullvirki. Tout cela l’avait modelée d’une façon ou d’une autre ; elle avait gagné en force, en bravoure, en confiance. Certes, il subsistait en elle quelques aspects de son ancienne vie qui étaient indissociables de qui elle était vraiment et qui ne disparaitraient jamais. Mais elle avait grandi. Et Percebrise n’avait pas le droit d’affirmer le contraire. Il n’avait pas le droit de lui demander expressément de quitter Gullvirkir, alors qu’elle avait fait tant de chemin pour arriver jusqu’ici, physiquement comme mentalement. L’écouter et faire demi-tour, c’était retourner vers la personne qu’elle était auparavant et qu’elle n’était plus. Et elle ne comptait pas donner satisfaction au Blanc.
-Je suis peut-être toujours la même à tes yeux, mais toi en revanche, tu as bien changé. Ou alors j’étais trop ignorante pour me rendre compte du dragon belliqueux, fourbe, et sans-cœur que tu était.
Car il n’y avait pas d’autre mot pour décrire la manière dont il se comportait actuellement avec elle. Pourtant, le mâle avait été pour elle un modèle, un mentor, une boussole à suivre à la trace. Comment avait-elle pu se laisser duper à ce point ? Le Percebrise qui l’avait sauvée des griffes du Maître était bon, patient, et avenant. Celui qui se tenait devant elle semblait ne vouloir que la mette plus bas que terre, avant de la rayer de son champ de vision en la chassant à coup de crocs. Quel était le problème de sa présence ici ?
-Et de quel droit exiges-tu que je quitte Gullvirki ? Tu as été élu roi de la cité, tu décides de qui entre et qui sort en claquant des griffes ? Je n’ai aucun ordre à recevoir de toi. Tu n’es pas Nain il me semble ; quoi que tu sembles aussi bourru et égoïste qu’eux. Pourquoi veux-tu tant que je parte ? Me voir t’insupporte ? Te donne envie de vomir ? Te fait te torde de douleur ? – elle senti une rafale de larme remonter vers ses yeux mais les retint, la gorge serrée. Aurais-tu des remords, peut-être ? Je suis sotte, bien sûr que non. Tu peux détourner le regard si c’est si invivable de me voir. Ou partir, tiens. Encore une fois, la ville ne t’appartient pas il me semble.
Cette fois-ci, sa queue effilée battit l’air à la manière d’un fouet, comme si elle envoyait valser toutes les émotions qu’elle tentait de refouler au loin. Elle retint une fois de plus le poney qui s’affola en piétinant le sol, puis détacha son regard de Percebrise. Elle le contourna docilement avant de reprendre son chemin. Mais, alors qu’elle n’avait fait que quelques pas, elle sentit monter en elle une vague gigantesque et dangereuse, un véritable raz-de-marrée de trop qui roula depuis ses entrailles pour venir exploser dans son cerveau, dans ses cœurs, dans sa gorge. Elle se sentit engloutie, avalée d’un coup par une force intangible qui la fit s’étouffer de l’intérieur. Elle s’arrêta net, prit une inspiration précipitée pour contrer le vide qui venait de lui compresser les poumons. Depuis qu’elle avait décidé d’affronté Percebrise, elle s’était coupée de la partie la plus émotive qui vivait en elle, avec tant de soin que lorsque cette dernière décida de ressurgir sans prévenir, quelque chose explosa en elle, et elle se sentit perdre le contrôle qu’elle avait si bien réussi à tenir jusque-là. Elle se retourna d’un seul geste et reporta son attention sur le dragon Blanc :
-Et puis, bon sang, qu’est-ce-que je t’ai fait à la fin ?!
Elle avait parlé plus fort qu’elle ne l’avait voulu. En réalité, elle n’avait même pas voulu parler du tout. Les mots avaient franchi ses lèvres tremblotantes avant qu’elle ne s’en aperçoive.
Le poney prit alors peur et se cabra de toute sa hauteur, fouettant l’air de ses membres antérieurs afin de heurter ce qui passerait par là. Limace, encore chamboulée par son bouleversement intérieur, sentit la longue lui échapper des griffes avec désarroi. De nouveau libéré, l’animal détala loin des deux énormes bêtes qui l’effrayaient tant et fila à travers la plaine.
La Grise retint un soupir de déception et posa de nouveau son regard sur Percebrise. Elle savait ce qu’il pensait. Elle pouvait le lire dans le reflet de ses écailles comme un hominidé lisait les lignes d’un ouvrage moucheté d’encre. Et la colère emplit de nouveau ses cœurs ; pas seulement à l'encontre de Percebrise cette fois, mais aussi de sa propre maladresse.
-Vas-y. Tu peux le dire. Ne te fais pas prier, lâcha-t-elle au Blanc avec plus de poison dans la voix qu’elle ne l’aurait voulu.
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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Mer 10 Oct 2018 - 21:15

Percebrise ne se laissa pas intimider lorsque Limace fit claquer sa queue sur le sol -en soi, le geste n’était pas très impressionnant. La grise se tenait debout, raide et le blanc devina qu’il avait réussi à toucher un point sensible. Sa langue avait fini par se délier -enfin. Elle lui répondait avec toute l’exaspération et la colère dont elle était capable. Il recula pour mieux la dévisager pendant qu’elle déversait son indignation. Elle était révoltée et lui écoutait chacune de ses paroles, cherchant à savoir ce qui se dissimulait sous cette peau grise et lisse, derrière les cœurs de la dragonnelle. Une pulsion le poussait à lui sauter dessus, à l’attaquer et il se retenait tant bien mal -ou plutôt, quelque chose le retenait, et heureusement pour eux deux.
Il devenait de plus en plus délirant à mesure qu’elle dressait son portrait vicié. Une liste de mots toujours plus péjoratifs s’échappait entre les crocs de la dragonnelle qui le transperçait du regard, dans lequel se lisait une mixture d’incompréhension et de ressentiment. La description qu’elle faisait de lui lui faisait presque plaisir, nourrissant le nuage de folie qui planait sur son esprit, et il voulait qu’elle continue de lui dire tout ça. Qu’il était égoïste, cruel, sans-cœur : c’était peut-être bien ce qu’il voulait. Qu’elle continue d’agrandir la liste de ses défauts.

“Pourquoi veux-tu tant que je parte ? Me voir t’insupporte ? Te donne envie de vomir ? Te fait te torde de douleur ?”

Et à ces mots, il ferma les yeux. Parce que oui. Il ne supportait pas de la voir. Ses boyaux se tordaient dans son ventre à chaque pensée pour elle, et il avait mal. Il avait mal.
Mais ça, il ne voulait pas l’admettre.

“Et puis, bon sang, qu’est-ce-que je t’ai fait à la fin ?!”

La question se planta dans ses cœurs, comme la pointe affûtée d’une lance qui transperçait son âme. Au même moment, Limace esquissa un mouvement qui effraya le poney ; ce-dernier se dressa sur ses postérieurs avant de se libérer et prendre la fuite une nouvelle fois. Percebrise n’y prêta pas attention. Dans son champ de vision, il n’y avait que la grise et lui. Tout le reste autour d’eux était flou, brouillé, appartenait à une autre dimension. Dans son corps, deux mondes venaient d’entrer en collision et ses cœurs s’étaient embrasés sous le choc. Tous ses organes brûlaient, saignaient de douleur et il avait une étrange sensation de chaud-froid. S’entama un processus psychique long et compliqué dans l’esprit du blanc qui désormais n’arrivait plus à ordonner sa pensée. Quelque chose là-dedans s’était déclenché et commençait à purifier le mal qui le rongeait de l’intérieur depuis des années.

“Vas-y. Tu peux le dire. Ne te fais pas prier.”

Sotte de grise. Sotte, sotte, sotte, idiote ! Que voulait-elle qu’il réponde à cela ?
Percebrise avait fermé les yeux et baissé la tête. Il gronda doucement et sa gorge se serra sous la pression. Il fit tout son possible pour que sa voix ne le trahisse pas.

“Limace... Limace...”

C’était tout ce qu’il trouvait à dire puisque, peu importe la façon dont il voulait s’exprimer, les mots signifiaient quelque chose qui dépassait les mots eux-même. Des sentiments totalement contradictoires le tiraillaient. Quelque chose en lui s’était brisé. Il soupira - ou plutôt, il expira lentement et leva les yeux vers la dragonnelle grise, qui se trouvait maintenant un peu plus en avant (il n’avait pas bougé depuis qu’il lui avait bloqué le passage). Il était sur le point de faire quelque chose, même s’il ne savait pas quoi exactement. Il y était presque.

“Limace !”

La voix, forte et énergique, provenait d’un peu plus loin : c’était la draque, et elle s’approchait d’un pas déterminé en direction des deux dragons. Elle les jaugea du regard, désapprouvant leur proximité ; et en particulier Percebrise qui de toute façon avait toujours un air suspect. Ce-dernier n’en avait cure ; elle ne lui inspirait pas confiance non plus.
L’albinos était frustré que la draque les ait interrompus aussi brutalement. Soudain, il se sentit lourd. Un vrombissement continu faisait vibrer ses tympans et l’assourdissait, tandis qu’il avait des fourmis dans le visage et tous ses membres. Il déglutit péniblement, ravalant sa fierté ; car il avait conscience que se ridiculiser devant Limace était la seule chose qu’il avait accomplie.

“Limace !” répéta la verte en les accostant. “Qu’est-ce que tu fais avec lui ?” puis elle se tourna vers Percebrise et ajouta d’un ton acerbe “Qui es-tu à la fin ? Qu’est-ce que tu lui veux ?”

Percebrise et Limace étaient tous les deux immobiles et faisaient profil bas, comme deux dragonnets pris en train de faire une bêtise. Le blanc lorgna la nouvelle arrivante et ne prit même pas la peine de lui répondre - cela ne risquait que de faire empirer les choses et c’était déjà bien assez. Il émit un drôle de ronflement, avant de se mettre en route. Il passa à côté de la draque sans masquer son mépris et emprunta le chemin de terre pour retourner à Gullvirki, l’image de la grise ancrée dans son esprit.
Il ne lui fallut que quelques minutes pour atteindre à nouveau la porte principale de Gullvirki. Il passa sous l’arche et regarda autour de lui : le convoi commençait à se dissoudre, les nains parlaient entre eux, et un peu plus loin, Aldar s’affairait à nettoyer la pagaille de la forge. Il avait repris des couleurs, et deux de ses camarades que Percebrise reconnut car il s’agissait d’amis, étaient venus à sa rescousse. Sans réfléchir, le dragon blanc se dirigea vers eux. Aldar riait aux éclats : il était visiblement de bien meilleure humeur que tout à l’heure - et heureusement pour lui, le nain n’était pas rancunier.

“Ah enfin, te revoilà ! Et mon chaudron, il est passé où ?”
“Le chaudron.”


Percebrise ferma les yeux et posa une sii sur son museau, accablé.
“Bon attend, tu vas plutôt nous aider à tout trier et tout ranger. Et tu nous aideras à redresser tout ça demain ou plus tard. Tu l’as pas perdu mon chaudron au moins ?”
“Non.”
mentit le blanc. De toute façon, le chaudron en question ne devait pas se trouver très loin autour de la ville. Percebrise avait prit beaucoup de hauteur certes, mais il n’avait pas volé bien loin.
“Bah, t’iras l’chercher plus tard. Allez viens nous aider à virer ce chariot… Garde le bois, on sait jamais.”

Ils passèrent le reste de l’après-midi à ranger le désordre qui avait était fait. Percebrise se concentra sur sa besogne, regardant toujours droit devant, s’obligeant même à ignorer tout ce qu’il pouvait voir autour de lui ; et sans jamais dire un seul mot. C’était une tâche facile qui ne demandait aucune réflexion et il parvint à oublier l’arrivée de la grise plusieurs fois. Quand vint l’heure du souper, Aldar et ses compagnons l’abandonnèrent pour aller dîner chez l’un d’eux.
Le dragon passa la soirée entière à tout remettre en ordre.

La nuit tomba, et Percebrise était à présent seul, et toujours affairé à la forge avec tout de même un peu moins d’énergie. Il avait séparé les outils, débris, matériaux, fait plusieurs piles pour qu’Aldar puisse s’y retrouver. Le nain finit par réapparaître au coin de la grand-rue. Il avait le teint un peu plus rouge que d’habitude et semblait très satisfait. S’approchant de Percebrise, il vit le travail qu’avait accompli ce-dernier et un sourire illumina son visage aux traits pourtant si durs.

“Ma parole ! C’est que tu y as passé la soirée mon gros !” s’exclama-t-il en lui assénant une grosse claque sur la sii qui surprit le dragon. Percebrise, qui avait la tête ailleurs, ne lui répondit pas.
“Oh allez fais pas cette tête-là ! T’inquiète pas pour tes serres et ton armure, j’ai jamais songé à refuser de te les faire, tu me connais bien. C’est juste que ça prendra un peu plus de temps que prévu… Et puis il me faut toujours les matériaux qu’on ne trouve qu’à Anklamère” ajouta-t-il d’un ton bourru en se grattant grossièrement le crâne.

Les deux restèrent silencieux pendant quelques secondes. C’est Aldar qui brisa de nouveau le silence.
“Bon arrête de tirer cette tronche, tu m’fous l’cafard. C’est cette histoire d’audience qui s’est mal passée, c’est ça ? Ça t’taraude à ce point ? Ma parole, c’que c’est compliqué un dragon. Vous êtes comme les femmes, vous faites des histoires pour rien !” fit-il en riant. L’alcool n’avait pas épargné son sens de l’humour. “Je t’avais prévenu tu sais… Tu aurais dû t’y attendre…”
Mais aucune de ses tentatives n’arrivaient à réconforter Percebrise.
“S’il-te-plaît, n’aie pas l’air si malheureux…”

Le dragon blanc n’avait pas envie de se forcer, de faire semblant d’aller bien. Il avait besoin d’être en paix.
“Allons, qu’est-ce qui te chagrine ? Tu vas me dire ?”
L’albinos ne pouvait pas non plus rester sans rien dire. Il se décida enfin à répondre à son compagnon sans le regarder dans les yeux, sur un ton plutôt doux qui lui était inhabituel.
“Désolé Aldar. Pas ce soir. J’ai envie d’être tranquille.”

Ce n’était pas la réponse qu’Aldar espérait. Le nain ouvrit la bouche pour lui poser une autre question mais aucun son n’en sortit : il ravala sa curiosité et attendit quelques secondes avant de se résigner.
“Oh. Bon. Dans c’cas ! J’vais aller m’coucher. Bonne nuit Percebrise !”
“Bonne nuit.”
Et Aldar se retira dans son humble demeure, laissant Percebrise seul dehors.

Le blanc inspira profondément et évalua les environs ; l’air s’était considérablement rafraîchi et il faisait presque frisquet. Percebrise leva la tête pour poser son regard sur une mer d’étoiles scintillantes qui profitaient de la nouvelle lune pour se dévoiler au monde entier. Il déplia légèrement ses ailes, et une douce brise vint caresser ses membranes nacrées. Il voulait trouver un coin tranquille pour s’éloigner de la ville. Entre la rivière, la forêt et les plaines, il avait l’embarras du choix.
Mais une fois de plus, il entendit l’invitation du ciel nocturne et ses cœurs de dragon répondirent à l’appel.
Percebrise sortit de Gullvirki -c’était au moins la sixième fois qu’il franchissait les portes de la ville aujourd’hui. Il s’envola ; il lui fallut forcer un peu, car ici il n’y avait pas beaucoup d’air pour l’aider à soulever sa masse lourde au-dessus du sol. Mais il y parvint néanmoins et tout devenait plus facile à mesure qu’il volait toujours plus haut. L’atmosphère se rafraîchit. Là-haut, il brise conciliante soufflait doucement et elle l’accueillit chaleureusement. Le blanc se laissa enlacer par les courants et se mit à planer au-dessus de la ville, en avançant lentement. Il se laissa porter dans une direction, jusqu’à atteindre une petite chaîne de collines à l’opposé de la rivière ; là, il vira sur l’aile pour faire demi-tour, car il ne voulait pas trop s’éloigner.
Il leva les yeux en direction des étoiles et leur posa mille questions à la fois tandis que, porté par la douce nostalgie d’un vent nocturne, la voûte céleste se reflétait en une myriade de reflets sur son envergure, véritable miroir cosmique.

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Dernière édition par Percebrise le Mar 23 Oct 2018 - 16:43, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Les libertins désenchantés (Percimace ♥)   Sam 13 Oct 2018 - 13:04


•●•

Abasourdie, Limace suivit le dragon du regard tandis qu’il rejoignait le chemin de terre menant à Gullvirki. Lorsqu’elle comprit qu’il s’en allait sans un mot, purement et simplement, elle cessa de lui accorder son attention et porta le regard au loin devant elle. Son esprit bouillonnait de l’intérieur. De colère, de rébellion, d’incompréhension. Et, depuis qu’il avait décidé de s’enfuir de nouveau, de tristesse morose. Son départ sonna un gong morne dans son âme, qui faisait écho à un souvenir lointain. Alors, il remettait ça ? Il s’en allait, encore ?
Il ne sait faire que ça… se lamenta-t-elle. Partir, s’éloigner sans plus cérémonie, abandonner les problèmes. Qu’est-ce que j’attends de lui, au fait ?
Ses poumons lâchèrent un profond soupir. Au diable ce Blanc et son irrespect. Qu’ils aillent où bon leur semble. Limace n’en avait cure et, si la vie lui permettait de ne plus jamais poser les yeux sur ces écailles immaculées et prétentieuses, elle lui en serait fort gré. Elle devait en venir à la conclusion que, pour Percebrise, elle était un de ces problèmes qu’il fuyait comme la peste. Et elle aurait voulu hausser les épaules avec désinvolture devant ce fait, puisque de toute façon, elle ne devait pas en être blessée. Elle se fichait bien de lui et de ses petits soucis égoïstes. Et pourtant…
L’avoir revu, quand bien même leur altercation fut emplie de haine et de venin, avait rouvert dans ses cœurs une plaie qu’elle avait longtemps peiné à refermer. « Limace… Limace… ». Il avait suffi qu’il prononce son nom pour que toute sa rancœur s’envole, comme balayée par une chaude bourrasque d’été. Elle aurait voulu l’entendre l’appeler encore et encore, hypnotisée par le son de sa voix. Dans sa bouche à lui, ce nom sonnait différemment que dans celles de tous les autres. Elle s’était retenue tant bien que mal de se jeter sur lui ; pour se couler contre sa peau opaline ou pour lui lacérer le crâne d’un coup de griffes, elle n’en était pas vraiment sûre.
Elle aurait peut-être fini par le découvrir, si Mëzira n’était pas intervenue. Pour la première fois depuis qu’elle avait rencontré la draque, Limace fut surprise de s’apercevoir qu’elle lui en voulait. Elle aurait préféré rester seule avec Percebrise, mais maintenant, il était de nouveau parti, et elle était emplie d’une déception sourde.

-Eh oh, Limace, je te parle !
La Grise secoua sa tête reptilienne et sorti de ses pensées, confuse. Elle avait fini par oublier sa présence.
-Excuse-moi, je n’écoutais pas vraiment…
La Verte la lorgna d’un regard indéchiffrable et vint se poster fermement devant elle.
-Tu es toute bizarre, et tu fais n’importe quoi. Je ne suis pas en train de te sermonner, s’empressa-t-elle d’ajouter. Mais j’avoue que tu m’inquiètes un peu. C’est qui, ce Blanc ? Qu’est-ce qu’il te veut ? Il te menace ? Tu as besoin d’aide ? Je suis là pour toi, tu sais.
Le peu de rancune que Limace éprouvait envers son amie s’envola d’un seul coup devant l’affection dont elle faisait preuve avec elle. Pour autant, elle ne se sentait pas de lui révéler toute l’histoire. En fait, elle ne savait même pas comment elle aurait pu s’y prendre. Qui était Percebrise ? Apparemment, elle n’en avait aucune idée ; du moins la seule idée qu’elle s’était faite de lui était en réalisé fausse. Qu’est-ce qu’il lui voulait ? Là aussi, grand mystère. Peut-être souhaitait-il simplement se divertir en jouant perversement avec ses sentiments. Si c’était le cas, ça fonctionnait plutôt bien pour l’instant.
Une bouffée de colère grossit dans sa poitrine.
-C’est une vieille connaissance, finit-elle par lâcher à Mëzira sans plus de détails.
La draque patienta quelques instants, semblant attendre une suite à ses mots. Mais lorsqu’elle comprit que rien ne viendrait, elle soupira avec résignation et se tourna en direction de la plaine.
-Bon, allons chercher ce poney et rentrons.

•●•

Les deux Filles du Feu passèrent le reste de la journée à traquer le petit animal blanc. Limace était tellement apathique et déconnectée de la réalité qu’il leur fallu s’y prendre à plusieurs reprises avant de finir par le récupérer. Elle déambulait comme un fantôme grisâtre, se sentant étrangement vide et épuisée. Son état émotionnel contrastait fortement avec tout le feu qui l’avait envahie lorsqu’elle s’était confrontée à Percebrise. Elle se sentait simplement léthargique, et elle n’avait envie de rien faire. Elle voulait se laisser porter sans effort, ne plus lutter contre la gravité, tout abandonner.
La nuit était tombée depuis quelques minutes lorsque Mëzira parvint à mettre la sii sur la longe du poney. Docilement, elle avait entrepris de rebrousser chemin pour retourner vers Gullvirki, l’animal marchant à ses côtés. Limace, elle, n’avait pas bougé d’un pouce. La Verte se retourna au bout de quelques pas :
-Tu ne viens pas ?
-Je préfère rester un peu seule.
Les yeux émeraude de la draque posèrent sur elle un regard inquiet.
-Tu es sûre ? Nous nous sommes un peu éloignées de la cité…
Limace hocha lentement la tête, ne se sentant pas de débattre avec son amie. Elle n’était sûre de rien en réalité. Simplement de cet état triste qui commençait à l’envahir toute entière, à la submerger d’une ombre morne qui pesait sur elle sans raison valable.
-Ne t’inquiète pas, je saurais rentrer , lâcha-t-elle sans grand entrain.
Mëzira pinça les lèvres et marmonna quelque chose d’inaudible, avant de reprendre :
-D’accord, comme tu voudras. Mais sois prudente. Lorsque tu seras rentrée, rejoins-moi à la Bibliothèque. Apparemment, quelqu’un aurait un message pour nous. Je vais ramener ce canasson à son propriétaire et je passerais la nuit là-bas.
Limace hocha une fois de plus la tête, muette. La Verte se remit en marche, avant de lancer derrière son épaule :
-Si je n’ai pas de nouvelles de toi à l’aube, je pars à ta recherche.
Puis elle disparut entre les arbres, entraînant dans ses pas le poney aux crins blancs.

Limace demeura seule sous le couvert de la nuit. Etrangement, elle n’en fut pas inquiète le moins du monde. Au contraire, elle apprécia cette solitude tandis qu’elle laissait ses pas lourds la guider à travers la forêt qui bordait la montagne. Au-dessus d’elle, les étoiles scintillaient tristement. Un vent frais soufflait à travers les troncs, faisant décliner à une vitesse folle la température pesante qui avait régné tout au long de la journée. La nuit devint vite fraîche ; mais Limace ne s’en soucia guère.
Elle continua d’avancer à travers bois, penaude, et perdue dans des pensées dont elle ne gardait aucun souvenir véritable. Elle déambulait telle une ombre, écrasée par un poids invisible. Autour d’elle, la nature vrombissait de sa musique nocturne, ignorant superbement sa présence.
Au bout de plusieurs minutes, ou peut-être même bien d’une heure, elle déboucha sur une vaste clairière qui s’ouvrait sur le ciel. En son centre reposait calmement un lac sombre, qui formait comme une grande crevasse ouverte dans le sol. Limace redressa la tête, soudain piquée d’un vif intérêt. Elle s’approcha de l’eau, et y observa un instant l’image trouble des étoiles qui y luisaient tranquillement. Puis elle y plongea une sii, puis une deuxième, avant de se couler toute entière dans le lac.
L’eau avait gardé un peu de chaleur de la journée passée, provoquant un agréable contraste avec la température extérieure. Limace s’éloigna de la berge jusqu’à ce que ses griffes ne touchent plus sol. Elle se mit alors à nager lentement ; activité qu’elle n’avait que rarement pratiquée mais qui s’avérait bien plus simple à maîtriser que le vol. Au bout d’un moment, elle cessa de battre des pattes et laissa son corps se faire emporter vers le fond.
Lorsque sa tête se retrouva sous la surface, le monde devint soudain sourd. Elle n’entendait plus que le bruit épais de l’eau qui bouchait ses tympans et le tambourinement léger de ses cœurs. Les yeux clos, elle laissa le liquide environnant se charger du sort de son enveloppe physique. Là, dans les tréfonds du lac, elle se coupa complètement de ses pensées et de tout le poids qu’elle portait dans ses pattes, dans sa tête, dans ses cœurs. Elle se mit en pause pendant un instant, qui lui parut une éternité.
Cela paraissait logique, qu’elle se sente si bien dans ces profondeurs sombres qui lui rappelaient les tunnels lugubres dans lesquels elle avait vécu la plus grande partie de sa vie et qui l’apaisaient tant. Pourtant, le fond du lac avait quelque chose de plus étrange et poétique que les murs rocailleux et tristes des grottes. Là où la caverne retenait ses angoisses et les répercutait contre ses parois pour les renvoyer à Limace, l’eau passait contre sa peau en emportant tout sur son passage, la débarrassant de ce qui pesait sur elle.

Elle ne remonta à la surface que lorsque ses amples poumons suffoquèrent. La première bouffée d’air fut à la fois une douce délivrance et un lourd déchirement. Elle eut comme l’impression de retourner violement à la vie, retrouvant conscience de son corps, de son esprit, de la nature environnante. Elle se sentait un peu moins attristée, mais son sentiment de léthargie ne l’avait pas quittée.
Elle se rapprocha de la berge jusqu’à retrouver pieds. Décidant de rester encore un peu dans l’eau, elle dénicha une souche qui émergeait à quelques longueurs de queue et y posa lourdement sa tête grise, tandis que le reste de son corps s’allongeait dans le sol vaseux. Elle se fondit toute entière dans le limon et devint partie intégrante du lac. Sa peau fonça jusqu’à devenir aussi sombre que le fond de l’eau. Sa tête se teinta de couleurs brunâtres qui imitaient l’aspect boisé de la souche à moitié immergée. Elle se fit invisible, tentant de faire oublier son existence au monde comme elle souhaitait oublier ce trouble émotionnel qui l’écrasait toujours.
Ses paupières se fermèrent sur ses yeux pâles, tandis qu’elle laissait la nuit étendre ses bras tout autour d’elle. Seule sa tête perçait la surface de l’eau. Elle se sentait en sécurité, et presque apaisée – bien que quelque chose d’oppressant pesât encore en elle.
Elle était sur le point de s’endormir lorsque ses oreilles perçurent un frémissement grave suivi d’un son mat. Elle garda les yeux fermés, ne sachant pas si elle devait ouvrir les yeux et prendre son envol ou demeurer silencieusement dans l’eau en espérant passer inaperçue. Finalement, elle décida de rester immobile contre la souche dont elle avait pris la teinte. Invisible.
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