Forum de RPG basé sur l'univers de l'Âge de Feu par E.E. Knight
 

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 Les Belles-de-Nuit [PV Nirfäel]

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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfäel]   Lun 25 Juin 2018 - 3:34



Nirfäel.
Il lui sembla être un nom qui portait en ses trois syllabes quelque chose d’aussi tranchant qu'une lame et d’aussi léger et mobile qu’une plume.
Nirfäel.
Quel équilibre en seulement quelques lettres !

« La vraie musique donc... de celle qui fait battre les cœurs. (il pencha la tête de côté l'air amusé) tu sais de quoi je veux parler, n'est-ce pas ? Ce que tu as chanté ce soir n'était pas une petite ballade des rues que tu as choisi de ressortir pour récolter quelques piécettes. Elle venait de quelque part, d'un toi intérieur, que tu as réinterprété et recréé pour donner de l'inspiration à ces gens qui sont venus écouter. C'est pour ça qu'ils viennent nombreux ici, je me trompe ? Ils ne viennent pas pour être contentés, ils viennent pour qu'on les inspire. Ah, la vraie musique... c'est comme sentir la chaleur d'une flamme sans pouvoir l'observer. Cela, peu de gens sont capables de le comprendre. Alors je m'en sers à ma guise… »

La demi-elfe nota que le poli et conventionnel vouvoiement s’était délaissé pour un “tu” plus familier. Elle qui d’ordinaire s’abritait sous le décorum pour communiquer, en ressentit une légère déstabilisation. Mais après tout il parlait de musique, et comme en parlant d’une passion, l’on ne pouvait qu’être intime à ce sujet. Et puis, à quoi bon toutes ces broderies sociales quand on voulait honnêtement et simplement faire connaissance !
Elle ne put cependant réprimer un petit soufflement. “Vous vous trompez.” convinrent à nouveau ses sourcils.
Les gens ici venaient-ils seulement chercher l’inspiration ? Seulement, seulement non, pas tous. Elle avait beau être un peu naïve, elle savait la raison d’une part du magnétisme qu’elle exerçait, et il n’était pas exclusivement, innocemment dû à ses qualités d'interprète…
Un peu de bouche à oreille et des rumeurs obscènes avaient fait d’elle une galante secrète, et la demi-Elfe en avait plus ou moins brillamment tiré son épingle du jeu. Erilys eut presque un rire et songea que si Nirfäel ne se doutait pas de la présence de tant de vautours au milieu de cette foule piaillante, c’était qu’il n’avait manifestement pas les yeux bien dans les trous. À moins qu’il ne soit trop courtois pour le remarquer. Ou tout simplement niais.

Concrètement, si : c’était précisément une ballade qu’elle avait choisi au hasard pour gagner quelques piécettes. Produit du cœur ou non, c’était son gagne-pain aujourd’hui, même cet objectif lui faisait oublier que la musique lui était une passion avant tout. Finalement, c’était presque terrible de faire du profit en mettant son cœur à contribution. Cela signifiait aussi qu’Erilys se vendait corps et âme, littéralement. Du gâchis. Elle haussa les épaules et s’abstint de tout commentaire.

« Ma mère et moi, nous vivions à la dure, puisque mon père n'était pas... eh bien disons que c'était un homme avec des idées novatrices. Quant à elle, elle a toujours été très bonne avec moi. Oui jusqu'au bout…»

Erilys n’eut pas besoin d’indice pour comprendre que sa mère avait connu un sort triste et injuste. Sans parler des Elfes en général, et même si elle n’avait jamais rien vécu de tel, elle savait par procuration combien le monde et les gens pouvaient être cruels. La bonne quinzaine d’Elfes qu’elle avait rencontré juste ici lui avaient rapporté dans son ivre tristesse des récits qui l’avaient fait frémir d’horreur. Et pourtant, elle avait l’esprit et le cœur robustes face à la géométrie sans proportion de l’imagination. Elle savait désormais combien l’on pouvait être détruit tout en restant vivant, et la valeur illusoire de la mort dans la douleur.

Nirfäel dut alors avoir un souvenir ténébrant, car il se suspendit quelques secondes avant de lui adresser un sourire désaccordé – qu’elle lui retourna, l’air compatissant.

« Mais que je suis nigaud de t'endormir avec des histoires aussi banales. Je n'ai même pas eu la politesse de te demander ton nom. Je ne savais pas que les nôtres étaient dans les parages sinon je serais venu plus tôt. Y a-t-il d'autres elfes par ici ? Est-ce que ta famille est avec toi ? »

La demi-Elfe inspira longuement. Sa famille… Comment dire. Elle n’avait que ses parents, et elle n’était même pas en mesure de dire s’ils étaient morts ou saufs.

« Je sais que quelques des nôtres se sont établis à Skerlida, oui. Je ne saurais pas dire combien ils sont exactement... De ceux que j’ai pu rencontrer ici, je sais que deux sont morts, et que d’autres sont en prison... Qui est-ce qui reste..? se demanda-t-elle à mi-voix. (Elle lista quelques noms en murmurs, les yeux tournés vers la réflexion. Elle finit par renoncer et poursuivit.) Enfin, ils ne sont pas très beaux à voir… Ce sont des personnes brisées, qui n’attendent plus rien de la vie, expliqua-t-elle en secouant la tête. Mais il y en a peut-être d’autres plus… “plus frais” ailleurs en ville. Oh, et.. Erilys, ajouta-t-elle en s’accompagnant d’une élégante gestuelle pour se présenter. Et, non, ma famille n’est pas avec moi. Si vous voulez tout savoir, je n’ai pas eu de nouvelle de mon père depuis mon départ de la baie d’Ambre, et j’ai abandonné ma mère à Ceannad. Elle aussi, elle avait ses idées… »

Erilys se redressa et soupira. Elle aurait pu ajouter qu’elle était l’ancienne épouse d’un thane et la veuve d’un autre, mais quel intérêt y avait-il à s'étourdir de grands noms ici et aujourd’hui alors que cela n’avait plus d’importance, ni même de sens pour elle comme pour personne ? Aucun.

Elle esquiva un regard froncé vers les fenêtres illuminées d’où provenaient des clameurs infernales qui semblaient aller crescendo depuis déjà plusieurs minutes, mêlée au bourdonnement habituel de la salle. Certains clients s’étaient vautrés sur la traverse de la fenêtre la plus proche pour ne pas manquer une miette de ce qui se passait dehors, et même quelques serveuses s’étaient jointes à eux, leur bras tendu soutenant les plateaux de chopes moussantes. Certains sortaient même pour se joindre à la cohue. Qu’est-ce qui pouvait bien captiver la foule à ce point ? Erilys n’était au courant d'aucune célébration particulière. Pourtant, ce n’était pas le genre de détail qui échappait à ses oreilles.

La demi-elfe hésita à demander à son compagnon si le raffût le dérangeait, et même à lui proposer de s’isoler. Mais éprise par la curiosité, elle préféra lui suggérer :

« M’accompagneriez-vous, voir ce qui se trame là-bas, Nirfäel ? »

Et tout en disant cela elle se leva, lui offrit son bras droit, et un délicieux sourire.
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfäel]   Mar 10 Juil 2018 - 20:21



- Je sais que quelques des nôtres se sont établis à Skerlida, oui. Je ne saurais pas dire combien ils sont exactement... De ceux que j’ai pu rencontrer ici, je sais que deux sont morts, et que d’autres sont en prison... Qui est-ce qui reste..? se demanda-t-elle à mi-voix. (Elle lista quelques noms en murmures, les yeux tournés vers la réflexion. Elle finit par renoncer et poursuivit.) Enfin, ils ne sont pas très beaux à voir… Ce sont des personnes brisées, qui n’attendent plus rien de la vie, expliqua-t-elle en secouant la tête. Mais il y en a peut-être d’autres plus… “plus frais” ailleurs en ville. Oh, et.. Erilys, ajouta-t-elle en s’accompagnant d’une élégante gestuelle pour se présenter. Et, non, ma famille n’est pas avec moi. Si vous voulez tout savoir, je n’ai pas eu de nouvelle de mon père depuis mon départ de la baie d’Ambre, et j’ai abandonné ma mère à Ceannad. Elle aussi, elle avait ses idées…

Le demi-elfe comprenait. Il comprenait parfaitement. Curieusement, il n'eut plus envie d'y repenser. A dire vrai, la soirée venait de le plonger dans une bien drôle d'humeur, lui qui était venu tout clinquant et dans une intention de prendre plaisir à détrousser retords et malfrats à l'esprit bien peu pétillant. Faire usage de la Magie lui avait rappelé à quel point Celle-ci souffrait de la perte récente de la terre. Cette douleur était si immense que l'éternelle flamme dont Elle était constituée ne cessait de vaciller depuis qu'il était arrivé sur le continent. Elle attendait, à l'agonie, qu'on l'aide à se relever. Un jour, Nirfäel trouverait comment remonter à Sa source, et il L'a ramènerait à Sa gloire d'antan. Il s'en était fait la promesse. Et il l'avait promis également à sa mère qui ne vivrait pas pour voir ce jour venir.
Il soupira. Se remémorer des souvenirs d'antan et ses voyages longs comme les jours sans pain ne lui donnait pas non plus envie de retourner danser ou d'écouter des chansons paillardes. En un mot comme en cent, Nirfäel était bien mélancolique. Il n'y avait que la vision de la jeune elfe récupérant ses biens mérités qui lui offrait du réconfort.

"Voilà au moins un souvenir bon à garder ! Diable, il ne sera pas dit que Nirfäel le barde sera venu sans nécessité dans la contrée de Skerlida."

Il lui sembla alors rêver d'une terre idyllique où il serait connu comme le loup blanc, tirant les rennes d'un fier destrier, lui qui, allant de bois en châteaux, se porterait au secours des plus faibles. Il se rappelait les sornettes idiotes qu'on lui inculquait tôt dans sa jeunesse, sur ces grandes gens qui défendaient la justice et la bonne foi. Voilà en vérité des histoires qui aujourd'hui remontaient son humeur, lui qui dirigeait un commerce à priori tout à fait respectable mais qui ne pouvait s'empêcher toutefois de faire emploi des grands moyens et d'escroqueries lorsqu'il le fallait. Allons, comme s'il fallait encore en être choqué ! Il fallait se mettre à la page. Les gens étaient bien plus préoccupés de la santé de ceux qui restaient droits et pieux que de ceux qui agissaient dans l'ombre. Ainsi allait le monde depuis toujours, tout du moins celui qui s'étendait sous ses yeux.

-M’accompagneriez-vous, voir ce qui se trame là-bas, Nirfäel ?

L'accompagner ? La musique venait-elle de gagner en rythme ou arrivait-on au clou de la soirée ? Il vit le bras et l'air calme de celle qui se faisait appeler Erilys et il comprit. Oh et pourquoi pas après tout ! Il ne voyait rien de la fête qui grandissait au dehors, et il y avait à n'en point douter quelque chose de grandiose pour faire autant de bruits. De plus, les lueurs qui jaillissaient tels des pointes de lance lumineuse de la fenêtre semblaient indiquer que les étoiles étaient hautes et brillantes dans le ciel et que la lune plongeait le monde dans une nuit éclairée. Il se leva avec entrain et prit le bras de la jeune elfe. Tout deux allèrent d'un pas alerte vers la sortie, se frayant un chemin parmi les citadins qui observaient par les fenêtres. Nirfäel fut surpris d'être déjà de bien meilleure humeur, il en aurait presque oublié les joueurs revanchards qui tentaient de le dénicher depuis ses frasques malheureuses à la table. Mais cela, c'était peut-être les verres qui l'avaient rendu guilleret, quoique l'on voyait rarement un barde d'exception tel que lui de mauvais poil en public !

-Dame Erilys, j'admets être extrêmement ravi de t'avoir trouvé ! Cela faisait si longtemps que je n'avais pas conversé avec quelqu'un de cultivé et surtout doué dans mon domaine d'expertise que les mots me manquent pour décrire la joie qui m'anime. (il leva un doigt pour noter un point dans son esprit) Il faudra que nous partagions certaines chansons et histoires de nos répertoires ! Sache que je n'ai jamais connu personne qui n'ait jamais rien eu à raconter de sa vie. J'ai d'ailleurs fait la rencontre d'une personne tout à fait charmante en l'état d'un dragon qui...

Les cris au dehors turent les mots qui allaient s'échapper de sa bouche. Devant eux, un couple courrait dans l'allée sombre en direction des faubourgs. D'autres les rejoignirent bientôt. Puis d'autres encore. Sous le couvert d'une légère bruine, des masses commençaient à se former pour se rejoindre au-delà de la ville. Cela le surpris et il comprit alors que les fenêtres de la taverne ne montraient pas la Grand-Place de Skerlida comme il s'y attendait mais bien la lisière du côté Est. Les sourcils de Nirfäel tracèrent deux grands éclairs au-dessus de ses yeux désormais sérieux.

-Mmh quelque chose cloche. Et cette odeur. C'est étrange... On ne devrait peut-être pas rester ici.

Mais ils durent continuer leur route en suivant les foules, car il devenait presque impossibles d'avancer dans la direction opposée tant les attroupements allaient bon train. Comme des bourrasques de vent qui deviendraient soudain des tempêtes, ils obligèrent les demis-elfes à s'enfoncer plus loin, là où les maisons étaient hautes et désordonnées, où les toits se fondaient en des formes rouges et noires qui bouchaient les lueurs de la lune et où les espaces étroits altéraient l'éveil de l'esprit. Et cette odeur... Il eut un haut-le-cœur. L'air était viciée, âcre et frelatant. Il avait déjà senti cette air autrefois.
Comme lorsque les royaumes étaient tombés en flamme.

Il ne fut pas nécessaire pour Nirfäel d'attendre d'être arrivé au lieu du rassemblement pour comprendre qu'il n'y avait aucune fête de saison à Skerlida. Et les lueurs orangées, qu'il avait d'abord pris pour des étoiles, se révélaient maintenant être les flammes léchant avidement la paille des bûchers. Certains étaient déjà installés et faisaient leur œuvre. Il vit la fumée noire atteindre les nuages et tâcher le firmament en des traînées noirâtres. Il regarda de plus près les gens autour de lui et vit que la population tout entière semblaient s'être déplacée jusqu'ici. Il y avait des paysans, des charretiers, des palefreniers, des nobles, des chevaliers, des gredins, des soldats et des mendiants qui se pressaient entre eux comme des forêts d'algues dans les eaux d'un fleuve. Chacun avait la mine mauvaise, parfois ricanante, tantôt désespérée, tantôt démente. Il vit des gens rire et il entendit des enfants pleurer. Et puis il entendit autre chose, quelque chose d'indescriptible en direction des bûchers qui avaient pris feu déjà.

"Sacrebleu, est-ce vraiment un cri ? Que doit-on faire subir à un humain pour qu'il hurle ainsi ?"

Le barde découvrait tout ceci avec consternation. Il venait de comprendre que même dans ces villes pleine de malfrats où il considérait que le milieu sauvage et clandestin l'attirait et où la vie de hors-la-loi le tentait, il y avait des choses pour bien vite freiner ses ardeurs. Pour lui, ces bûchers étaient comme si on le tuait, encore et encore. Ils étaient le mal à l'état pur, le témoignage de la folie, de celle qui ne pousse pas à la création et au génie mais au contraire à la fin et à la destruction. Il voyait en ces choses-là la mort de la Magie. Sa Magie. Quel sens aurait ici un bout de poésie ou une note de musique ?

-Pourquoi ? demanda-t-il, la voix affaiblie par quelque chose de plus fort que le chagrin. Pourquoi ne comprennent-ils pas ? Pourquoi n'apprennent-ils pas ? Après tout ce qui s'est passé...
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfäel]   Lun 23 Juil 2018 - 4:38



« J'ai d'ailleurs fait la rencontre d'une personne tout à fait charmante en l'état d'un dragon qui… »

Mais il fut interrompu par des cris venus de l'extérieur alors qu'ils franchissaient le seuil de la taverne. Là dehors, les passants se suivaient d'un pas pressé, excités par la lumière comme des moucherons autour d'une lanterne. Nirfäel s'alarma. En effet,  une odeur pour le moins désagréable leur fit frémir les narines. De plus la bise était un peu trop tiède pour la saison.
Malgré l'intention du barde de s'éloigner, ils furent rapidement entraînés dans une foule épaisse qui les emporta telle une vague.

Et c’est là qu’elle vit.
Les masses presque informes de corps brûlant, vifs, formaient un tableau de mille nuances écarlates. S’en élevaient avec les cris de larges bouffées de fumée noire qui brunissaient la toile unie des nuages, tendue comme avec la volonté de préserver les étoiles de cette vision de cauchemar.
Tout en retenant son souffle, Erilys plaqua ses paumes sur ses oreilles et ferma violemment les yeux.
Voir, entendre ou sentir lui était impossible. Elle se priva de ses sens un long moment et ne lâcha son visage que lorsqu’il lui sembla que les cris s’étaient tus. Elle hoqueta, répugnée en voulant reprendre son souffle, car le relent immonde de chaire fondue et de sang bouilli envahit sa gorge et ses poumons.

Au loin attendait le bourreau, bras croisés, immobile et impassible derrière son masque de mort. Le feu faisait étinceler le métal usé des quelques outils particuliers qu'il gardait à sa ceinture. ...Il n'était donc pas simplement bourreau. C'était aussi un tourmenteur, payé grassement pour user de son intelligence morbide à des fins de tortures. Un boucher ouvrant son commerce à la Skerlida et qui, pour satisfaire les appétits délirants de sa clientèle présentait dans sa boutique ignoble ses scies ses cisailles, ses cages à hommes garnies de pics, et tant d'autres instruments qui faisaient la démonstration d'une cruauté hideuse, scientifique et hélas, bien humaine...
Ce fut lorsque la demi-elfe entendit un rire parmi les vociférations du public qu'un frisson de haine et de rage folle gela ses vertèbres et fit trembler tous ses os.

Alors, c'était donc cela le grand spectacle ? C'était donc cela qui faisait frémir les foules de plaisir ? La mort avait-elle avec accompli sa prouesse avec brio ce soir ? Dans la nuit, dans le noir, car les flammes n'en étaient que plus scintillantes ! C’était un feu de joie que l’on promettait à l’assemblée ! Et des hommes et des femme, lestés à des potences dressées sur la scène de l’échafaud pour offrir à d'autres hommes, d'autres femmes – des enfants même ! – une chorale déchirante de cris, un requiem d'horreur sur lequel venaient danser les fous, voilà donc ce que toute cette ville était venue célébrer en se pourléchant les lèvres ?

La voix de Nirfäel l'extirpa de ses pensées virulentes. Elle tourna vivement la tête vers lui, s'attendant à ce qu'il s'exprime avec la même véhémence que celle qui ponctuait ses réflexions, mais il en fut tout autrement.

« Pourquoi ? demanda-t-il, la voix affaiblie par quelque chose de plus fort que le chagrin. Pourquoi ne comprennent-ils pas ? Pourquoi n'apprennent-ils pas ? Après tout ce qui s'est passé... »

Sa colère chuta net, comme un oiseau se faisait transpercer d'un carreau en plein vol. Et comme les ailes de cet oiseau, ses épaules s'affaissèrent brutalement.
Il avait l'air – il était détruit.
N’avait même plus la force de s’indigner.
C’était de ces tristesses en ruines que laissait le courroux après avoir anéanti la moindre pousse d’espoir. Ces peines ouvertes que les larmes n’auraient pas su purger.
Erilys se sentit soudainement paralysée et démunie. Pire encore : impuissante, inutile. Que dire ? Et comment faire demi-tour ?
Elle pressa docilement son bras, ne sachant trop que faire, et tourna la tête derrière son épaule à la recherche d’un air plus sain à respirer.

Un sanglot étouffé capta son attention. Elle leva instinctivement les yeux vers qui pleurait : c'était une elfe d'assez grande taille, vêtue très modestement. Mais même ainsi ramassée, le visage dissimulé entre ses mains, elle était reconnaissable grâce aux feuilles grises qui envahissaient sa chevelure. Elle était servante – ou plutôt esclave – et travaillait dans la maison d'une famille de petite noblesse. Une personne un peu rigide et qui avait ses défauts, mais aussi la grande qualité d'avoir la tête bien sur les épaules.
Debout à côté d'elle, droit sur ses pieds, un garçon d'un âge assez difficile à définir fixait la scène, portant une main consolatrice à son dos. Il ne quittait pas le brasier des yeux, ne cillait pas, visiblement plongé dans une sorte de transe. « Il doit probablement être en train de maudire le monde.. » pensa Erilys, navrée de voir une âme si jeune déjà fracturée par une haine tout juste éclose.

« ...Pardonnez cette attente, je reviens... tout de suite. » souffla-t-elle à l'attention de son compagnon.

Aussitôt dit, elle se retourna et fit quelques pas vers la femme et l'enfant. Ce dernier détourna alors son regard des bûchers et planta ses yeux dans les siens avec un air méfiant, la jaugeant comme pour estimer le danger qu’elle était susceptible de représenter, avant de se concentrer à nouveau sur l’exécution.
Erilys s'approcha alors et encadra très délicatement les épaules de la servante entre ses mains. La femme leva la tête, le visage ruisselant de douleur. Comme elle la reconnut à son tour, elle se fondit dans ses bras.

Entre deux hoquets, Erilys apprit que l’un des condamnés si cher au cœur de l'elfe avait été jugé coupable de sorcellerie. Il était le père du garçon qui la toisait une minute plus tôt.
Oui, Erilys le connaissait. Elle l'avait justement rencontré à la taverne, un soir : un tailleur sans pareil qui avait bien voulu lui faire une robe à un prix plus que généreux. Il lui avait expliqué que sa compagne avait péri sur le bateau peu avant d'accoster, et qu'il devait désormais s'occuper seul de son fils avec la crainte de ne pas être de taille à assumer seul ce rôle. Cet elfe-là faisait justement parti de ceux que le malheur n'avait pas épargné.

« – Méfiez-vous, ajouta la servante. Il est évident que les gens d'ici veulent nous chasser. Ceci, affirma-t-elle en pointant les brasiers, est un avant-goût de ce qui va arriver aux nôtres s'ils ne larguent pas vite les voiles. »

La demi-elfe se pencha pour jeter un œil aux volutes de fumée. Elle en compta quatre, mais elle espérait se tromper. Le tailleur ne devait pas être le seul elfe à avoir été victime de la haine des habitants de cette ville... Peut-être même que tous ces bûchers étaient destinés aux oreilles-pointues qu'ils étaient.
Ces exécutions publiques étaient-elles donc, en plus d'être un de rappel à l'ordre à qui voudrait défier la loi, un message directement adressée à tous les elfes de Skerlida ?
Le souvenir de menaces écrites en rouge crasseux par dessus les affiches remonta à sa mémoire. Des insultes et des impératifs. C’était comme si les murs eux-mêmes les trouvaient malvenus, que le moindre pavé sur le sol lui était hostile. Enfin jusque là, elle avait eu la chance de ne s’être attirée ni pierre ni aucun autre problème.

« Et comme.. vous ne passez pas inaperçue dans le coin, j'ai bien peur qu'ils vous accusent de je ne sais quel crime de sorcellerie, ou quelque chose du même goût. »

Soudainement concernée, Erilys prit un air grave. Elle s’était toujours sentie plus humaine qu’elfe, mais plus le temps passait, plus ceux-ci lui étaient familiers.
Elle qui s'imaginait finir sa vie dans ce « trou à rats » comme elle l'appelait si discrètement, allait-elle devoir se résigner à quitter le peu de place pour lequel elle s'étant tant débattue ? Oserait-on se débarrasser d'elle seulement parce que ses oreilles étaient un peu trop pointues à son goût ? Non, elle était trop amusante pour tout ce petit monde. Du moins, pour l’instant...
La demi-elfe préféra chasser cette idée angoissante de son esprit. Elle y réfléchirait plus tard.
Après avoir maigrement rassurée la servante – au moins avait-elle cessé de pleurer – Erilys délaça son étreinte et l'encouragea d'un hochement de tête. Elle se pencha ensuite vers le garçon à l'air inquiet et le détailla attentivement des pieds à la tête. Comme tous les enfants, il était petit et fragile, mais si maigre.... Comment imaginer qu’un être aussi frêle puisse vivre dans un pareil enfer ? Il suffisait d’un mauvais rhume pour l’arracher à ce monde.
Elle s’accroupit donc à ses pieds, résolue, et sortit sa bourse en se demandant jusqu’à combien pouvait-elle lui donner, sachant que cet argent lui manquerait tôt où tard.
Se punissant de cette pensée égoïste, elle prit la main du garçon et la referma sur l’aumônière avant d'ajouter, en prenant un air sage.

« Et toi, il faut que tu sois fort. Mais pas pour te venger. »

Après une seconde d'intense confusion, il opina du chef, ouvrant de grands yeux compréhensifs et reconnaissants.
Erilys se releva et s'en fut avec un signe d'au revoir, le pas lent.

La foule avait beau s'être encore épaissie, elle n'eut aucun mal à retrouver Nirfäel – bénies soient ses oreilles et sa chevelure exotiquement blancs !
Elle lui revint en se tassant les paupières, mais s'efforça tout de même – car elle n'avait pas perdu ses manières et ses politesses – de se tenir le plus droitement et le plus fièrement possible. Les mains jointes, elle lui confia à mi-voix :

« Je ne vous en voudrai pas si vous souhaitez partir maintenant. Bien au contraire... »

C'était sûrement ce qu'elle aurait voulu faire à sa place. S'en aller loin, fuir ces couleurs, ces odeurs, et tous ces gens... Quitte à se perdre dans la nuit froide.
Mais en tant qu'Erilys, elle ne pouvait pas plier bagage si facilement. Il lui fallait rentrer à la taverne. La demi-elfe se figura un court instant ce qu'elle ferait alors ; s'enfermer dans sa mansarde et grelotter sous sa couverture, estimant fiévreusement les semaines qui lui restaient à vivre « tranquille »… Elle réprima un frisson.

« Tout comme je comprendrai que vous ne vouliez pas vous retrouver seul. »

Mais la fête n’était pas finie, car de nouveaux cris s’élevèrent alors. Ils ne provenaient cependant pas des bûchers. Ils étaient d’une autre nature, tels des cris de guerre.
Autour d’eux la foule s’agitait nerveusement ; certains s’écartaient, d’autres se serraient…
Quoi qu’il se passe, le grabuge s’étendait comme une tâche d’eau sur du tissu.
Erilys se hissa sur la pointe des pieds. Elle vit des têtes se faire bousculer et entendit des coups sourds, terriblement bien assortis aux couinements de douleur qui leurs répondaient.
Avant qu’ils n’aient eu le temps de comprendre exactement ce qui leur arrivait, les deux demi-elfes se retrouvèrent au cœur d’un soulèvement violent.

Erilys se sentit éclaboussée au bras. Surprise, elle esquiva un pas en arrière et baissa les yeux ; une projection de sang coulait le long de son coude, et il y avait un cadavre à ses pieds.
Prise d’une panique nouvelle elle chercha Nirfäel et constata avec horreur que sa vie était elle-même menacée par une lame.

« Nir... »

Mais une poigne sévère tira ses cheveux en arrière et la contraignit à lever la tête. Persuadée qu’on allait l’égorger, Erilys força à son tour et se pencha de tout son poids pour tomber. Sa tête percuta violemment celle de son aggresseur si bien qu’elle en fut assomée une dizaine de secondes.
C’est le chatouillement du sang sous sa nuque et le long de ses clavicule qui lui fit prendre conscience que le tranchant l’avait touché malgré tout.
Les lucioles encore plein les yeux, elle rampa misérablement sans savoir quoi ou qui chercher.
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfäel]   Sam 18 Aoû 2018 - 21:27



- ...Pardonnez cette attente, je reviens... tout de suite.  

Il l'entendit à peine. Il était éreinté, fatigué. Et surprenamment agacé par la situation. Ce n'était pas que cela ne l'affectait plus, non. Mais cela était devenu tristement banal. Quand il se retourna, il la vit en train de réconforter un enfant, image belle et captivante au milieu de cet amoncellement de gens grouillant à leurs affaires ou à l'affût d'un spectacle. Quelqu'un l'interpella dans la foule. Le demi-elfe ne le reconnut pas de suite, puis le souvenir de son visage revint. Il s'agissait de l'échevin des faubourgs, un homme aux yeux froids et durs, avec une petite bedaine, et un caractère bien trempé. Nirfäel répondit à son signe, gravement. Il le rejoignit tout en gardant un œil sur Erilys. Lorsque l'échevin fut proche, il put le détailler plus facilement. Son manteau noir était liseré d'argent sur les épaules et la fermeture, il portait un pantalon en soie blanc et de vraies chaussures en très bon état. L'humain portait des vêtements de noble, bien qu'il n'en soit pas un. Il s'agita en faisant un geste vague de la main en direction des bûchers.

-Belle journée, hein , ironisa-t-il. Avec de biens vilains bestiaux.
-Vilains ? Moi, ça ne me fait pas rire, échevin. Ne pouvez-vous rien faire pour empêcher ça, diable ?!  
-Non, fit-il en perdant tout sourire. Ca vient d'en haut. Du staroste peut-être. Ou du seigneur, ce petit être sordide et pervers. Ils ont mis beaucoup d'elfes en charpie aussi dans leur foutu souterrain... on a vu de pauvres hères en ressortir, un pied déjà dans la tombe.
-Je veux dire que vous ne pouvez rien faire avec vos gardes, vos soldats ?  
-Et faire quoi, Maître Barde ? Je ne suis que l'échevin, moi. Et je tiens mes ordres des gens qui viennent d'inciter ça ?
-Inciter ?  
-Une sale affaire. Comme quoi on aurait vu des elfes avec des capes noires gambader dans les rues et kidnapper des enfants...
-Des elfes en capes noires qui gambadent ?! Voilà la raison d'état la plus ridicule que je n'ai jamais entendu de toute ma vie ! Il ne manquerait plus que l'on pende une poule parce qu'elle aurait picoré la porte du château !  
-Et ben... allez le dire à eux là-bas !

L'échevin montra les bourreaux qui finissaient leurs sordides œuvres. L'odeur de chair brûlée se faisait encore plus atroce, et d'autres cris retentissaient maintenant à l'orée des grandes maisonnées. C'était des elfes et des hommes, mais leurs cris n'avaient plus rien d'humain. Le demi-elfe déglutit péniblement. Près de lui, Erily vint le rejoindre. Elle lui parla, mais il se sentait nauséeux. Des forces monstrueuses étaient à l'œuvre ici. Des forces qui transformaient le cœur des hommes en quelque chose de pire qu'un morceau de pierre incandescent.

-Mes avis que vous devriez l'écouter, sonner le clairon et rentrer chez vous avec votre amie, Maître Barde.
-Plaît-il ? Mesquineries, cruautés et vulgarités m'ont souvent dégrisé de nombreuses joies, mais elles ne m'ont jamais forcé à la fuite ! Je ne vais nulle part ! s'emporta Nirfäel.  
-S'il vous plaît... on pend surtout des elfes et des nains, Maître. Vous savez ce que ça veut dire. Qu'importe la raison invoquée, ils vous arrêteront et vous feront cuire également. On est à la limite d'un pogrom ici. J'ai vu des huissiers et des greffiers inspectés les maisons de ceux qui étaient arrêtés. Ils mesuraient les bâtiments. Pourquoi croyez-vous qu'ils faisaient ça à votre avis ? Pour prendre les bâtiments et les donner à leurs gens, pardi !

Sur les bûchers, les prêtres continuaient à discourir en tambourinant de leur bâton ecclésiastique sur le bois pourri par l'humidité. C'étaient des hommes maigres, avec des visages aussi séchés que de la viande fumée. Ils portaient des toges tout de noires qui dansait autour d'eux tandis qu'ils psalmodiaient auprès des habitants de la ville. Ils invoquaient des divinités que Nirfäel ne reconnaissait pas, assurait que leur sort était au main de créatures impies comme les elfes et les nains, et que pour se libérer de l'emprise du Mal, il fallait exterminer les autres races.

Il y eut soudain un mouvement de foule. Aux cris inhumains qui venaient des bûchers parvinrent bientôt d'autres, moins atroces mais plus nombreux et plus sauvages. Des fourches et des bâtons s'élevèrent de quelques attroupements particulièrement violents. Tout alla alors très vite. Le barde suivit le regard horrifié de l'échevin, on eut dit à ce moment-là que ses yeux avaient la taille de ceux des poissons et qu'ils allaient sortir à tout moment de leurs orbites comme deux billes. Puis Nirfäel vit le nain couché sur le dos, les bras et jambes repliés contre son corps alors que les paysans du coin se jetaient sur lui comme des loups. Les fourches trouèrent sa maigre brigandine, faisant jaillir le sang. Autour d'eux, les autres rugissaient des paroles d'encouragement et d'approbation.

C'est à cet instant que le demi-elfe comprit qu'il était en danger. Tous les elfes et les nains étaient en danger. Il fallait fuir, vite et très loin. Il se retourna, scrutant les alentours à la recherche d'Erilys. Lorsqu'il la vit, rampante alors que des humains non loin sortaient des haches de bûcheron, des fourches, des fauchets et des râteaux, il se jeta sur elle, prit sa main et l'aida vigoureusement à se lever. Tout autour d'eux, c'était devenu le chaos. Mais les hommes en haillons face à eux les regardaient d'un air mauvais. Les bûchers étaient visiblement devenus la dernière chose qui les intéressait :

-C'est vrai qu'les elfes enlèvent nos gamins la nuit ? graillonna l'un de ceux qui les toisaient.
-Ils les donnent à manger au Diable, je les ai vu, marmonna un autre. Il vous donne quoi en échange, bande de vauriens ?!
-Allez-vous en ! s'exclama Nirfäel, plus fort qu'il ne l'aurait voulu.
-Le prêtre avait raison, dit celui de gauche en zézayant. (Il avait un pieu dans la main et se grattait le dos avec une autre). Ils ont peur dès qu'on les approche. Comme si notre odeur les insupportait. C'est ça, l'elfe ? On est pas assez bon pour vous ?
-Quand on t'attrapera elfe, on te fera assoir sur ce pieu et tu hurleras comme un goret pour les petits enfants que tu nous as volé. Quant à ta fanfaronne, mes avis qu'on saura comment lui faire pousser une drôle de chanson.

Nouveaux cris. Des bruits de fourches s'enfonçant dans quelques chose de mou et des bruits horribles résonnèrent derrière lui. Erilys entre ses bras, il aurait voulu bouger, l'aider à s'enfuir. Mais il était paralysé et incapable d'émettre le moindre autre son. Non loin de lui, un bûcher s'effondra sur lui-même car les flammes avaient fini par ronger le bois.  

-Saisissez-les ! hurla l'homme qui zézayait.
-Maître barde, par ici !

Nirfâel mit du temps avant de comprendre que c'était l'échevin qui lui parlait. Toute cette histoire était insensée et il ne pensa pas qu'il y avait une issue possible. Soudain, ses jambes se réveillèrent et il courut dans la direction indiquée, tenant Erilys par la main plus fermement qu'il ne le souhaitait. Ils allèrent à vive allure, dépassant pèlerins, paysans, vagabonds, chariots et charrettes abandonnés. Des flaques de sang et des cadavres gisaient sur les routes. Ensuite, ils pénétrèrent dans les ruelles bruyantes de Skerlida qui exhalaient le moût fermenté et la puanteur de la sueur. Ils furent accueillis par une troupe d'hommes armée qui les prirent en chasse. Les pavés des rues tremblèrent sous leurs bottes. Nirfäel se tourna vers Erilys :

-Tu connais la ville mieux que moi ? Y a-t-il un endroit où on peut se cacher ? Une route pour partir loin d'ici avant que la foule ne vienne pour nous ?
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MessageSujet: Re: Les Belles-de-Nuit [PV Nirfäel]   Jeu 13 Sep 2018 - 15:53



Tout allait trop vite, et Erilys avait encore un peu de mal à voir où elle mettait les pieds. Elle dut serpenter entre les personnes, enjamber des corps quelques fois.
Ils traversèrent places et croisements et finirent par s’enfoncer là où s’étranglaient les ruelles infestées par la pestilence. Ils coururent, coururent jusqu’à l’impasse.

« Tu connais la ville mieux que moi ? Y a-t-il un endroit où on peut se cacher ? Une route pour partir loin d'ici avant que la foule ne vienne pour nous ? »

La demi-elfe hocha vigoureusement la tête.
Elle n’en avait en réalité absolument aucune idée, mais elle ne voulait pas simplement dire non. Il y avait déjà à peine le temps de fuir et un carreau aurait vite fait de se ficher entre ses deux yeux si elle s’arrêtait réfléchir.
Elle tira donc Nirfäel par la main et ils reprirent leur course.
La ville plongée dans le chaos vibrait ; sur ses pavés froids le sang ruisselait, mêlé à l’eau salie d’une pluie bien plus intense. Les échos de cris et de pleurs ricochaient sur les murs, les pourchassaient tel un maléfice noir lancé à leur trousses. Tandis qu’ils progressaient au gré des ombres, espérant semer leurs poursuivants, Erilys comptait les possibilités. Elle ne voulait pas prendre le risque d’essayer de passer les portes principales, mais ne connaissait hélas pas d’autre issue qui leur permette de s’évader de Skerlida. La solution la moins risquée pour sauver leurs vies était donc de se cacher.

Ils débouchèrent sur une rue plus large, abandonnée à un massacre encore fumant. Cette allée tordue était bordée de petits commerces, assez insignifiants pour la plupart. C’était ici que se trouvait la boutique du tailleur, et sa résidence à l’étage. Après son arrestation, l’endroit était resté inhabité. Il offrait donc un refuge possible le temps que le danger s’endorme. Erilys n’eut pas grand mal à trouver l’échoppe abandonnée. Elle savait qu’elle avait été pillée et la serrure forcée, et que par conséquent la porte était ouverte. Mais lorsqu’elle voulut entrer, celle-ci résista : un entrebâilleur à chaîne défendait l’accès. Elle étudia au toucher les maillons qui la composaient ; ils n’avaient pas l’air trop robustes, et le mécanisme était un peu usé. Peut-être y avait-il moyen de le briser ?

La demi-elfe observa alentours, à la recherche de quelque outil qui puisse l’aider. Son regard s’arrêta sur une dépouille près duquel gisait l’arme auteure de son meurtre. “ ..Ça fera bien l’affaire.” pensa-t-elle en trottinant vers la hache afin de s’en saisir. Elle revint, bouscula Nirfäel d’une seule main et prit position, se servant de l’outil d’une manière assez peu conventionnelle, à la façon d’un bélier. Elle infligea plusieurs coups horizontaux sur la chaîne, ce avec une violence qui ne lui était pas coutume, et que l’on n’aurait pas imaginé seoir à une Dame de sa constitution. Le sort dut alors leur accorder au moins un brin de fortune car le mécanisme céda après seulement quelques à-coups.
Mais les échos noirs les rattrapaient.
Et la rue brunissait sous la lueur des torches.
Erilys attrapa son confrère par le vêtement et le poussa à l’intérieur avant de s’engouffrer dans la boutique et de fermer derrière eux. Tout ceci, bien sûr, se déroula très vite.
Ils entendirent passer un groupe déchaîné, dont la menaçante lumière vint scruter l’intérieur de la boutique abandonnée. Lorsque la foule se fut suffisamment éloignée au point de ne plus être entendue, ils se donnèrent enfin l’autorisation de respirer un peu.

« Désolée, c’était un peu brutal. » s’excusa Erilys en ajustant brièvement le col du demi-elfe qu’elle venait de froisser. « Nous sommes... partiellement en sécurité ici. Navrée, je n'ai pas mieux trouvé. En fait, je ne connais vraiment pas bien la ville.

La pièce était presque noire : l’on distinguait seulement le contour du désordre qui y régnait. Il fallait tâtonner des pieds pour cheminer sans bruit jusqu’à l’arrière-boutique. D’ici, un escalier étroit menait directement à l’étage résidentiel.
Tout n’avait pas encore été saisi ou volé. Quelques pans de tissus, divers outils et des ouvrages inachevés avaient été délaissés. Les silhouettes des mannequins encore vêtus ne manquèrent pas de faire plusieurs fois bondir le coeur de la jeune femme.
Mais tandis qu’elle faisait son inspection, Erilys prit conscience d’un détail préoccupant :
Si elle supposait l’endroit inhabité, comment se faisait-il qu’elle soit fermée de l’intérieur ?
Elle eut une sueur froide à cette réflexion. Quelle idiote !
Elle aurait préféré fuir à nouveau, mais elle était à bout de souffle et ses jambes refusaient d’obtempérer. S’ils avaient poursuivi leur course, ils auraient fini par se faire rattraper puis tuer à leur tour. Finalement, avait-elle vraiment eu le choix ?

« Hum. Vous voulez bien m’aider à fouiller les lieux ? » demanda-t-elle en se gardant d’être alarmiste.

Comme il semblait n’y avoir personne ni dans les placards ni sous les tapis au rez-de-chaussée, elle déduisit que le fantôme qu’elle cherchait devait se trouver en haut. Une douzaine de marches plus tard, La demi-elfe se trouva face à une porte en bois. Elle tendit l’oreille.
Aucun bruit. Elle ouvrit.
Il n’y avait personne.
Elle baissa les yeux.
Il y avait une feuille grise sur le sol, et tout près, la garde-robe.
Erilys n’était pas absolument certaine, mais elle croyait comprendre. Elle s’approcha de l’armoire, prête à sursauter, et en ouvrit un battant.

Malgré s’être longuement préparée à la surprise, la demi-elfe ne put réprimer un couinement lorsque son dos heurta le plancher. Une fois de plus, elle se retrouvait à terre, avec une lame bien trop près de la gorge. Mais son agresseur, la reconnaissant aussitôt – de même qu’elle le reconnut aussitôt – lâcha prise et la laissa aller. Erilys recula maladroitement et demeura assise, les bras tendus, les mains ouvertes devant elle comme on brandissait un drapeau blanc. Mais elle était doublement soulagée. Il s’agissait du petit elfe auquel elle avait donné sa bourse un peu plus tôt, juste avant que la situation, déjà désastreuse, ne tourne à la catastrophe. Il était un peu débraillé, et son épaule était toute ecchymosée. Pourtant, la peur qui le poussait à rester en vie semblait avoir anesthésié la douleur de ses blessures.

« Ta tante..? » suggéra Erilys à demi-murmurant.

Toujours aussi peu loquace et la mine impassible, le garçon désigna la feuille grise du menton. Le message fut on ne peut plus claire.
Elle aussi, massacrée sans pitié.
La jeune femme acquiesça imperceptiblement. L’angoisse tassée au fond de ses tripes lui remontait jusqu’en haut de la poitrine. Qui avait pu survivre à cela, mis à part eux trois ? Et pour combien de temps ? Y avait-il seulement moyen de sortir de la ville ?

Dehors, la pluie griffait les carreaux de la fenêtre ; la lune dépitée lorgnait de son gros oeil blanc par dessus les nuages. Le silence s’installait, et avec lui, enfin, un peu de calme.
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