Tout a basculé...
 

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 Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]

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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Sam 29 Juil 2017 - 22:23



Ses griffs s'abaissèrent aussitôt qu'il eut repoussé le griffaran avec un revers sec de la queue. Il n'essaya pas de compter ses blessures. Il savait seulement que l'une de ses ailes bougeait avec plus de difficulté, que son flanc gauche l'élançait terriblement, et que quelque chose coulait de sa saa gauche. Celle-ci tremblait subrepticement, sans qu'il ne puisse rien y faire. Son corps n'était plus que souffrance. Pourtant, c'était la chose la plus heureuse qui lui soit arrivé depuis le début du combat. La douleur avait mis tous ses sens en éveil, et lui donnait la volonté de survivre. Soudain des serres raclèrent contre ces dernières, et un mal atroce le parcourut jusqu'aux entrailles. Cela le poussa à reprendre de l'altitude et il grimpa plus haut dans le ciel. Mais les nuages avaient posé un voile ténébreux sur la terre comme aux cieux. Quelques mètres plus bas, deux Nephilis le rejoignirent et un nouveau duel ébranla l'air. Le dragon gris esquiva un assaut sur la droite. Voyant une ouverture, il saisit sa chance et chargea la créature la plus proche de lui, l'attrapa entre ses crocs et serra. Un craquement terrible se produisit, et son adversaire ne bougea plus. L'autre monstre qui avait raclé contre ses griffs revint à la charge et le heurta de plein fouet tout en plantant ses serres et son bec dans le flanc. RaÏnvir hurla et lâcha sa victime qui disparut dans le vide. Il se débattit, mais son adversaire ne céda pas. Au contraire, il poursuivit sa sinistre besogne, noyant son bec dans un flot de sang. Le dragon gris se détendit comme un ressort, et sa queue partit s'enrouler dans l'aile du Nephilis. Soudain, il relâcha tous ses muscles et partit à la renverse dans les airs, offrant à sa queue un contrepoids d'une puissance phénoménale qui brisa le griffaran en deux.
Il regarda ensuite autour de lui. D'autres Nephilis affluaient des Brumes. RaÏnvir se tordit dans les airs et se fraya un passage entre deux monstres, les cinglant brutalement de sa queue, bousculant le plus proche au passage. Il était fier, car sa volonté n'avait pas faibli. Malgré la souffrance, il avait vaincu trois de ces bêtes et était toujours vivant. Cette pensée faillit le condamner car il dut dévier in extremis vers la droite pour ne pas recevoir un Nephilis dans les airs. Un autre frôla son museau. Il plongea vers l'avant pour mordre sa queue mais le rata. Ce n'est qu'alors qu'il vit que les griffarans avaient fait un cercle, ils tournoyaient autour de lui. Lentement, ils allaient et venaient, sans se disperser toutefois. Bien au contraire, ils se rapprochaient les uns des autres, resserrant le cercle. Dans leur regard, on pouvait lire la faim et la patience : Une patience vicieuse, démesurément lente. Comme une meute de loup autour d'un ours, ils attendaient une erreur de leur proie. Les cœurs du dragon gris accélérèrent. Les nuages noires ne laissaient pas de place à une issue. Le froid commençait à geler ses os et les lieux étaient empreints de noirceur. Intérieurement, RaÏnvir perdit confiance. Il se sentait seul, si seul. Les Nephilis avaient tout leur temps. Probablement attendaient-ils qu'il s'épuise ou qu'il succombe de ses blessures. Il pensa :

"Vous attendrez longtemps ! Profitez de l'air que vous respirez car avant que je ne meurs, d'autres me suivront !"

Les monstres tournèrent alors leur tête à l'unisson vers le haut. Interloqué, RaÏnvir fit de même. Au-dessus de lui, il eut la surprise de voir un griffaran et Limace unis l'un contre l'autre dans une étreinte mortelle. Manifestement, le combat faisait rage et la dragonnelle n'avait pas le dessus. Et ils fonçaient droit dans sa direction ! Une peur effroyable s'empara du dragon gris. Une sensation étrange... Avait-il peur de finir sa vie au fin fond de cet abîme ? Ou était-ce de voir Limace mourir sans n'avoir rien pu faire ? Non, il ne pouvait pas la laisser mourir ! Pas après tout ces efforts ! Pour une fois, il voulait que son combat serve à autre chose que tuer. La peur eut un effet détonnant sur lui-même. Elle le poussa à réagir par pur instinct. Il vola dans une direction au hasard, relâcha la pression de la membrane de ses ailes. Lorsque Limace et le griffaran furent proches, il força d'un seul coup. La poussée qu'il eut sur ses ailes fit gronder le vent tout autour de lui. Elle lui permit de s'élancer vers le duo incontrôlable qui allait s'écraser sur lui. Non content d'attendre le choc, il alla en réalité le forcer. Il tenta tant bien que mal de contrôler son allure, brandit ses deux bras...
Et attrapa Limace d'un seul coup.
La collision fut terrible et il fut soudainement happé par la vitesse de leur affrontement. Ses côtes faillirent se briser sous le choc. Il vit malgré tout que le Nephilis était toujours accroché à la dragonnelle. Il essaya d'infliger une autre poussée vers l'arrière. En vain. L'attaquant se contorsionna sous le coup de l'étonnement. Son bec claqua et il poussa un cri discordant tandis qu'ils s'écrasaient tous les trois au sol. RaÏnvir gronda et sa longue queue se détendit brusquement, semblable à un fouet acéré. Elle frappa le Nephilis d'un coup en oblique sur l'aile et celui-ci lâcha enfin sa prise avant de s'éloigner maladroitement. Le dragon gris serrait toujours les crocs sous la pression. Son poids combiné à celui de Limace les emmenait inexorablement vers un destin funeste. La brume qui s'épaississait perdit bientôt une partie de sa consistance. Ils se rapprochaient du sol dans un chaos tourbillonnant !
RaÏnvir étendit ses ailes comme un faucon qui ferait du surplace. Le choc du ralentissement fut brutal et sans pitié. La douleur s'empara de toute les articulations de son corps. C'était une vague infernale de souffrance. Elle ne cessa qu'après d'interminables secondes pendant lesquels leur course ralentirent. Ce n'est que lorsqu'ils cessèrent de tournoyer comme deux oiseaux nouveau-nés que RaÏnvir inclina ses ailes pour rejoindre le vallon en contrebas. Il s'autorisa alors à soupirer de soulagement. Il avait réussi... Le vent avait cessé de souffler comme un blizzard, et était devenu une brise sifflante. Le dragon gris scruta l'espace au-dessus de lui sans rien voir. Il réagit avec un léger pruum, un des seuls qu'il avait eu ces derniers mois.

-Cesse de respirer si vite Limace... Hum... (Il eut un sourire rassurant) tu vas exploser si tu...


Il entrevit un éclair sombre qu'il ne comprit pas tout de suite. Celui-ci fila dans les ténèbres en émettant un glapissement et fondit sur son cou. RaÏnvir ressentit une vive pression, sans aucune douleur. Il vit le Nephilis remonter rapidement, les serres trempées de sang. Il vit aussi des écailles brisées. Des écailles grises. Et il comprit que le griffaran lui avait ouvert la gorge. Le dragon gris fut étonné de rester aussi lucide, tandis que le sang coulait sans arrêt de son cou. Mais la douleur ne tarda pas à le faire horriblement souffrir. Il maintint Limace entre ses pattes malgré que cela comprime l'air dans ses poumons, et continua son envolée. Il entendait l'air siffler autour de lui, comme si le reste du monde prenait une teinte irréelle.

"Sarush... Je... Je..."
"Je sais. J'arrive, petit frère".

Ses muscles se desserrèrent lentement, et relâchèrent la pression sur Limace pour la libérer de son emprise. Dans le même temps, son apparence changea. Ses écailles devinrent noires comme de l'encre, de sa tête triangulaire jusqu'à sa queue. Ses ailes semblèrent luire, devinrent deux ombres empreintes de fumées. Mais le pire était ses yeux. Ils étaient devenus aussi blafard que la lune : Le démon était coriace. Il s'obligea à ne pas respirer trop fort à cause de la gorge ouverte, mais son arrivée dans le monde réel fut comme une touche d'air frais dans un désert torride. Et tandis que le Nephilis qui les avait suivi leur donnait la chasse, il poussa un rugissement déchaîné - un vacarme assourdissant qui envahit le monde.

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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Dim 30 Juil 2017 - 20:43


Le choc fut si violent que Limace pensa avoir finalement heurté le sol. Mais lorsqu’elle leva les yeux au ciel, surprise d’ailleurs de pouvoir encore les ouvrir, elle comprit que ce n’était pas la terre ferme avec laquelle elle venait d’entrer en collision, mais la montagne mouvante qu’était RaÏnvir. Le dragon avait violemment rejoint leur balai mortel, saisissant au passage son corps grêle et mutilé entre ses pattes. Elle ne comprit pas réellement ce qui se passa ensuite, mais le Nephiliss qui la malmenait fini par l’abandonner aux seules griffes de RaÏnvir, et leur chute incontrôlable pris progressivement fin jusqu’à ce que le Gris stabilise définitivement leur vol.
Pressée contre sa poitrine, Limace l’entendit soupirer longuement. Elle aurait voulu en faire autant, mais sa respiration était bien trop saccadée : ses poumons s’élevaient et s’abaissaient comme si une furie les habitait. Ils étaient malmenés par la puissance de la peur, de l’effort, et de l’adrénaline qui l’avaient gagnée. Elle se permit cependant de fermer les yeux, abandonnant son sort aux sii de RaÏnvir, qui la portait dans les airs comme si elle ne pesait guère plus qu’un oisillon. Elle était épuisée, et tout son corps la faisait souffrir, tant qu’elle n’était même plus capable d’identifier les zones où les blessures étaient les plus profondes. Elle se sentait ouverte toute entière, vidée de son sang et de sa force. Elle aurait pu s’endormir, là, tout de suite, et laisser le Gris se débrouiller avec son corps inerte entre les pattes.

-Cesse de respirer si vite Limace… Hum… Tu vas exploser si tu…
Le dragon laissa sa phrase en suspend, et elle souleva ses paupières en levant le museau dans sa direction pour en demander silencieusement la suite. Mais rien ne vint. A la place des mots qu’elle attendait, Limace reçut une pluie de liquide sombre et chaud qui vint lui éclabousser le visage. Désormais tout à fait réveillée, elle écarquilla les yeux lorsqu’elle aperçut l’ouverture béante dans le cou de RaÏnvir, de laquelle s’échappaient d’incroyables giclées de sang.
La peur lui enserra les cœurs, tandis que l’hémoglobine s’écoulait encore et encore de la gorge du Gris. Elle s’inquiéta plus encore lorsque l’étreinte de ses bras se desserra mollement pour la larguer de nouveau dans le vide. Il lui fallut rassembler toutes ses forces pour obliger ses ailes à battre de plus belles, à soulever son corps meurtris dans les airs. Mais à peine eu-t-elle reprit son envol qu’elle riva son regard inquiet sur RaÏnvir. Et ce qu’elle vit l’effraya.
Ce n’est pas sur RaÏnvir que ses yeux se posèrent, mais sur un dragon aux écailles plus noires que la nuit, et aux ailes aussi brumeuses et sombres qu'une nuée ardente. Il dégageait une aura aussi terrifiante que celle des Nephiliss, mis à part le fait que ces créatures adulaient le froid, tandis que le Noir semblait bouillonner d’un feu explosif. Lorsqu’il rugit, d’une voix effroyablement primitive et gutturale, Limace crut que chacun de ses os allait se briser en un millier de morceaux.
Qu’était-il arrivé à RaÏnvir ? Il avait pourtant précisé qu’il ne savait pas changer de couleur à sa guise. La blessure que lui avait asséné le Nephiliss l’avait-elle transformé en cette créature sombre ? Ou était-ce simplement la douleur qui jouait des tours à son esprit embrumé de fatigue ? Etait-elle encore seulement en vie ? Limace était perdue. Elle était si déboussolée qu’elle ne savait plus qui elle devait craindre le plus : les Nephiliss, ou cet alter-ego du Gris qui faisait battre ses ailes fantomatiques avec la puissance d’un ouragan ?
Pendant un instant, elle oublia la menace des créatures de brume et osa une question pleine de doutes et de fragilité :
-Ra… RaÏnvir… ?

Elle espérait que ce soit toujours lui. Elle en avait besoin. Mais avant que le dragon, quel qu’il puisse réellement être, ne lui offre une réponse, une masse atterrit lourdement sur son dos, lui arrachant un couinement de surprise. Désemparée, elle rua pour tenter de se débarrasser du Nephiliss, de le désarçonner à coup de pirouettes aériennes imprécises. La créature finit par lâcher prise, non sans lui avoir au préalable labouré l’échine de ses serres tranchantes comme des épées. Elle vint ensuite se dresser face à elle, l’observant de ses quatre yeux jaunes avec toute la noirceur et la viciosité du monde. C’était dans ces moments-là que Limace regrettait de ne pas pouvoir cracher de feu. De ne pas pouvoir rejeter toutes les émotions qui bouillonnaient en elle sous une gerbe de flammes capable de réduire en cendres des ennemis tels que celui qui lui faisait face. Tout ce qu’elle possédait, c’était un venin dont l’effet à retardement ne lui permettait nullement de lutter aussi efficacement que les dragons dotés de poches à feu.  
Elle attendit donc que le Nephiliss passe de nouveau à l’attaque, puisque le combat rapproché était son seul moyen de défense. Le Griffaran qui n’en était plus vraiment un demeurait cependant fixe, une mimique carnassière figée sur son bec d’obsidienne. Que voulait-il donc faire ? Attendait-il qu’elle s’enfuie en panique avant de se lancer à sa poursuite ? Un éclair d’incertitude passa devant ses yeux bleus-gris. Il n’en fallu pas plus au Nephiliss pour plonger subitement sous elle et tenter de lui tailler l’abdomen en pièces. Limace s’éleva donc un peu plus haut dans les airs, évitant de justesse ses coups de patte mortels. La créature revint à la charge, cherchant à atteindre la peau fragile de son ventre encore et encore. La Grise continuait de prendre de l’altitude, jusqu’à ce qu’elle comprenne ce que son adversaire voulait faire et que son sang ne se glace dans ses veines. Il voulait la mener de nouveau au cœur de la brume.
Elle tenta de lutter, de riposter, de chasser ce monstre d’en dessous d’elle. Mais rien n’y faisait : le Nephiliss s’acharnait comme un forcené, tant et si bien que le monde visible commençait à s’effacer peu à peu derrière les nuages. Elle chercha brièvement RaÏnvir des yeux – si tant est qu’il soit toujours RaÏnvir – mais il devait avoir trouvé d’autres oiseaux à plumer puisqu’elle ne perçut pas l’ombre d’une écaille.
Et, alors qu’elle pensait se jeter une fois de plus dans la gueule du loup, que tout espoir était vin, qu’elle allait retourner au cœur de l’affrontement, les assauts du Nephiliss cessèrent tout à coup. Hébétée, Limace jeta un œil plus bas, là où s’était trouvé le Griffaran quelques instants plus tôt. Car il n’était définitivement plus là. A la place se dressait une gigantesque créature, une vision d’horreur que Limace mit du temps à reconnaître comme étant un Nephiliss au moins trois fois plus grand que les autres. Il tenait au creux de son bec terrifiant celui qui l’avait malmenée précédemment et tentait désormais de se débattre piteusement. Le monstre géant le balança dans les airs avec force, avant de le happer entre ses mâchoires dans un craquement sinistre. Puis il s’éleva dans la brume pour venir à sa rencontre, la dominant de toute sa hauteur. Elle se perdit dans l’immensité des yeux menaçants qui la fixaient, sentant la noirceur s’emparer de tout son corps jusqu’à l’empêcher totalement de bouger.  Seul le battement affolé de ses ailes demeurait, la confrontant à la créature cauchemardesque sans qu’elle puisse même tenter de s’enfuir.
Seule, elle était perdue. Elle n’était pas de taille à lutter contre un tel démon. Alors elle rugit, elle rugit de vive voix aussi bien que mentalement, tant sa détresse était immense. Et elle appela le seul être présent dans ses pensées en mesure de lui porter secours.
-RAÏNVIR !


Dernière édition par Limace le Jeu 3 Aoû 2017 - 1:17, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Mer 2 Aoû 2017 - 20:55



Non ! Ils ne pouvaient pas mourir là ! Pas encore... Pas au milieu d'une terre perdue où nul ne demeure. Couvert de sang et épuisé, le démon aux yeux pâles était au seuil de la mort. Au prix d'un effort considérable de volonté, il s'éleva lourdement pour gagner une pente rocheuse près de la montagne, sur laquelle il s'accrocha avec ses sii. Il voulut rentrer ses ailes contre son corps mais la tête lui tournait tant et si bien qu'il relâcha simplement ses muscles. Colère et Souffrance ! Sarushzor se traînait piteusement sur son perchoir. Il inspecta son cou meurtri et prit une longue inspiration. Il était décidément très coriace. Son cou était épais, et si l'affreuse bête lui avait bien ouvert la gorge, il n'avait touché aucune artère, sinon la mort l'aurait trouvé quoi qu'il arrive. Les Nephilis avaient également réduit ses flancs en bouillie, et son échine tremblait de douleur. Il n'y avait aucun doute quant à la résistance physique de son corps, mais même cette résistance n'aurait pas pu permettre à RaÏnvir de continuer à respirer. Les blessures étaient trop profondes. Malgré tout cela, il aurait dû mourir. En réalité, seul les pouvoirs de Sarushzor les maintenaient en vie. Celle-ci dansait désormais sur le fil fin et fragile des ombres.
Le démon pâle inspira à nouveau avec difficulté. Il entendit alors une voix crier le nom de son frère dans les Brumes. La petite Limace ? Elle était toujours en vie ? Intérieurement, le démon était surpris de ce fait. Comment une créature aussi faible et chétive pouvait survivre en ces lieux ? Il tourna son long cou dans la direction de la voix et aperçut la femelle qui virevoltait dans les airs. Curieux... Peut-être avait-elle eu de la chance... ou une once de talent ?
Son intérêt fut toutefois plus porté vers le monstre qui lui faisait face. C'était un véritable colosse avec des ailes aussi grandes que les voiles d'un navire. Son plumage sombre s'alliait parfaitement aux nuages grisonnants dans l'horizon et sa silhouette était entourée du frimas. Le Nephilis s'exhibait dans toute sa splendeur avec une autorité naturelle. Tout dans sa posture révélait de l'arrogance, exigeait qu'on l'admire. Quelle joie ! Pendant un instant, Sarushzor avait craint de s'ennuyer et de n'avoir aucun adversaire à affronter. Depuis des mois, il rêvait de tuer et sa colère avait mûri secrètement dans la conscience de son frère, bouillonnante comme de la lave en fusion. Lorsque les Nephilis étaient apparus, il avait hanté l'esprit de RaÏnvir comme un mal insidieux et impitoyable :

"Tuons-les ! Nourris-moi. Laisse-moi sentir leur chair se déchirer. Laisse-moi ressentir la joie d'ôter la vie."

Rien que de repenser à cette frustration le plongeait dans un état de profonde démence. Un frisson le parcourut soudain. Ce frisson grimpa dans son échine, fila à travers sa gorge meurtrie pour révéler un rugissement de défi qui se réverbéra dans tout son être. La créature immense et noire perdit l'attention qu'elle avait sur la dragonnelle pour se tourner vers lui. Le dragon et le griffaran se toisèrent sans un bruit. A son regard sauvage et cruel, Sarushzor devina qu'elle le considérait comme un rival et qu'elle voulait le voir mort, agonisant et brisé. Elle poussa alors un glapissement qui ébranla l'air, répondant à son appel. Au loin, les autres Nephilis braillèrent de terreur et s'enfuirent sur le passage du gigantesque colosse. Bien ! Voilà un langage avec lequel il avait l'habitude de converser. Il gronda.

-Tu as une grande gueule, l'affreux ! J'ai l'habitude des êtres comme toi. Plus ils sont grands... Plus ils hurlent fort quand on leur arrache la vie.

Tout à coup, il se décrocha de son perchoir et chargea le Nephilis, qui fit de même. Sarushzor volait à s'en décrocher les ailes. Ses pattes tremblaient du désir de griffer. La force et la vitesse de la collision surprirent les deux opposants. Plumes et écailles tombèrent en une pluie menaçante. Le démon pâle reçut une serre qui trancha dans sa crête, mais il absorba le choc, et répliqua par une morsure sèche et vicieuse juste au-dessus du bec du Nephilis, près de ses yeux. Ils s'écharpèrent longuement, tournoyant dans les airs, évitant de peu les monts et montagnes qui se rapprochaient dangereusement d'eux. Sarushzor était impressionné par la force de son adversaire, et il comprit vite avec irritation que le Nephilis était bien plus grand et trapu que lui, plus petit et svelte. Il était heureux que sa propre force soit plus puissante que celle de son frère, sinon c'en aurait été fini de lui depuis longtemps. Néanmoins, il ne relâchait pas la prise qu'il avait sur son ennemi et décocha un coup de patte fulgurant sur l'aile de son adversaire. Le choc les fit trembler tout deux, car ils étaient maintenant pris dans une tourmente mutuelle, accroché l'un à l'autre, unis dans une danse meurtrière. Le monstre se battait bien. Il n'avait aucune intelligence, ses attaques étaient imprécises mais féroces. Sans frapper aveuglément, il était un pur condensé d'énergie brute. Sarushzor admira cela.
Bien moins lorsque le Nephilis trouva une ouverture près de son estomac et se mit à lui arracher chairs et écailles de ses serres. Du sang jaillit de milles blessures, et le démon rugit de colère. Soudain, serres et pattes se desserrèrent et la rixe se termina. Le dragon et le griffaran s'éloignèrent, tournoyèrent encore pendant quelques secondes, puis repartirent sans avertissement à la charge, dans un nouveau choc qui fut brutal, comme deux vagues se percutant dans une tempête. Sarushzor attrapa la tête du griffaran entre ses pattes et tenta de l'écharper. Ce dernier répliqua en fonçant bec ouvert sur sa poitrine exposée, dans l'intention de lui broyer les cœurs. C'est ce qu'attendait le démon qui recula prestement et frappa le Nephilis de sa patte griffue. Il s'agrippa ensuite à ses plumes et fouetta son dos à l'aide de sa queue flexible. Quelques coups eurent raison du monstre qui s'éloigna tant bien que mal. Mais il revint d'un coup, et bondit en avant, plus rapidement que le démon ne l'avait prévu. Son bec s'attaqua à l'endroit le plus faible de son armature... sa gorge. Sarushzor recula mais trop tard, le bec s'était planté dans son cou, et la prise se resserra dans un élan agressif. La souffrance de sa gorge revint alors comme une douche glacée. Du sang s'écoula à grand flots de son cou, se mêlant à la sueur. Le démon n'abandonna pas et asséna rageusement de multiples coups sur le flanc du griffaran. Ses yeux voyaient pourtant de plus en plus rouges et sa force était sapée par la morsure abjecte qui hachait horriblement ses dernières défenses. Il voulut bouger, s'échapper, mais le griffaran ne souhaitait visiblement pas stopper son assaut, sentant la victoire arriver. Lentement mais sûrement, leur ballet se transforma en un soubresaut instable qui les emmenait tout droit vers le sol. Tout à coup, leur chute ralentit tandis que Sarushzor ouvrait ses ailes. Il attendit deux battements de cœur et balança tout son poids sur la droite, ses ailes placées dans une position insolite. Il glissa dans les airs et força le griffaran à se retrouver vers le bas. Puis il replaça ses ailes contre lui, tel un faucon, et leur chute reprit. C'est à ce moment que le Nephilis se rendit compte de la situation. Son dos était exposé au contrefort d'une montagne vers laquelle ils filaient comme une flèche. Il paniqua, relâchant sa prise d'un coup. Le démon pâle, couvert de sang, lui décocha alors un sourire des plus effrayants. Et avec un rugissement à glacer le sang, il lui lacéra sauvagement les ailes. Le griffaran couina et essaya de riposter, mais il se défit au dernier moment de leur emprise et disparut soudain dans les nuages.
Le monstre heurta une pente escarpée dont les rochers pointus mutilèrent ses ailes. Il essaya de s'accrocher à la roche. En vain. Il descendit la pente et s'écrasa sur un grand escarpement rocheux.
Le Nephilis respirait encore. Il roula sur le côté et poussa sur ses lourdes serres pour se relever. De la poussière se dispersa tout autour de lui. Avec une démarche chaloupée, il se déplaça et poussa un cri strident. Non loin, une ombre rampa près de lui, grandissante. Elle surgit soudain, éclipsant la lumière. Deux immenses bras de ténèbres, semblables à des pattes de dragon et ruisselant de fumée, attrapèrent le griffaran et le soulevèrent dans les airs. Il y eut un autre cri. Puis les bras se refermèrent sur ce qui restait de ses ailes et les détachèrent du corps dans un craquement macabre. Le Nephilis mourut sur le coup et il n'y eut plus aucun bruit. Les nuages grisâtres commençaient à disparaître. Le calme revenait et du combat, ne restait plus que la poussière.
Les ombres se retirèrent et s'assemblèrent enfin pour former un dragon aux écailles grises teintées ça et là de rouge, gisant sur la roche dure et ferme de la montagne. Sa tête se leva piteusement, l'espace d'une seconde, avant de s'affaisser lourdement.
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Ven 4 Aoû 2017 - 3:27


Le premier choc fut comme un coup de tonnerre porté au milieu des brumes. Les deux mastodontes entrèrent en collision et s’engagèrent dans un combat si violent et si colossal que Limace ne trouva pas le courage de l’observer. Les Nephiliss semblaient avoir disparus, mais elle ne préféra pas prendre le risque de rester dans les nuages et perdit de la hauteur jusqu’à rejoindre le ciel dégagé un peu plus bas. Elle n’alla pourtant pas jusqu’à gagner la terre ferme, car elle savait qu’une fois ses ailes repliées, elle serait incapable de les contraindre à se rouvrir de nouveau. Alors, tant qu’elle n’était sûre de rien, elle préférait continuer de voler en basse altitude, écoutant d’une oreille attentive les bruits qui descendaient tout droit des cieux embrumés.
Là-haut, le combat faisait rage. Chaque rugissement, chaque coup, chaque percussion dévalait les hauteurs pour venir lui enserrer les entrailles. Ses cœurs vibraient d’appréhension. RaÏnvir se battait, seul, contre le colosse cauchemardesque qui l’avait surprise. Elle se sentait terriblement inutile, et même honteuse de ne rien tenter pour lui porter secours. Mais qu’aurait-elle bien pu faire ? Face à ces deux géants, elle n’était qu’une brindille insignifiante. Sa présence aurait gêné le dragon plus qu’autre chose, elle le savait. La retraite était pour une fois la meilleure des solutions, et même si cela la mettait mal à l’aise, elle s’y tiendrait.
Le temps semblait ne pas vouloir s’écouler. Limace patientait, aveugle à tout ce qui se passait au-dessus de sa tête, tandis que chaque seconde semblait durer des siècles. Le combat paraissait interminable.

Soudain, une gigantesque masse sombre creva les nuages pour venir s’écraser contre la roche de la montagne voisine. Limace retint sa respiration, aussi fébrile que la dernière feuille d’automne s’accrochant à sa branche. Qui donc venait de traverser le ciel ? Le Nephiliss géant, ou la nouvelle enveloppe physique de RaÏnvir ? Dans un fracas qui raisonna dans toute la plaine, le corps glissa le long de la paroi pour disparaître entre les rochers. Il y eu un cri strident, puis un autre. En enfin, venant contraster avec la cacophonie du combat, le silence. Un silence pesant et mort, qui donnait l’impression que le temps venait de définitivement s’arrêter.
Ne tenant plus, Limace orienta ses ailes en direction de la montagne. Elle puisa dans ses dernières forces et s’envola jusqu’au lieu de la chute, d’où s’élevait désormais un amas de poussière. Elle hésita avant d’y plonger, puis atterrit lourdement sur les rochers. Elle glissa piteusement sur les pierres mobiles avant de se stabiliser, puis toussa lorsque les particules volantes emplirent complètement ses bronches.
Les yeux plissés, elle avança lentement au milieu des rochers. Ses pattes lui faisaient mal, ses blessures brûlaient comme le feu du Lavadôme, et ses muscles ne la portaient presque plus. Mais elle s’obligea à continuer. Lentement, le nuage poussiéreux commença à se dissiper, et Limace aperçut à quelques mètres de là un corps inerte. Elle s’approcha timidement, puis se figea lorsqu’elle reconnut le Nephiliss. Ce dernier gisait dans une mare de sang, à quelques longueurs de queue de ses ailes qui avaient été férocement arrachées. Malgré la peur que cette créature lui évoquait, la Grise ne put s’empêcher de compatir un minimum à sa douleur. Cependant, elle n’osa pas s’en approcher d’avantage, craignant que la bête ne soit pas tout à fait morte.
Elle continua donc ses recherches, anxieuse, jusqu’à ce qu’elle tombe enfin sur le corps de RaÏnvir.

Le dragon avait retrouvé son gris habituel, et son corps s’était défait de sa brume et de sa noirceur. Il était étendu sur la pierre dans une position inquiétante. Limace s’approcha et manqua de s’étaler au sol lorsque l’un de ses membres céda soudainement sous son poids. Elle était terriblement épuisée, et seule son inquiétude pour RaÏnvir la tenait encore éveillée. A son grand désarroi, le Gris était mal en point. Son corps était parsemé d’entailles profondes et sanguinolentes de la tête à la queue.
-RaÏnvir ?
Sa voix était rouillée par l’épuisement, la poussière, et la crainte. Le dragon ne lui répondit pas, et ses cœurs se serrèrent. En s’approchant d’avantage, elle remarqua cependant qu’il respirait toujours. Elle failli manquer le mouvement de sa poitrine tant celui-ci était faible, mais il était bien présent. Elle soupira de soulagement, jusqu’à ce qu’elle n’aperçoive l’ouverture béante qui parcourait sa gorge. C’était une blessure comme Limace n’en avait jamais vue, si mutilée qu’elle se demanda si elle pourrait un jour être refermée. Des coulées de sang s’en échappaient à profusion, et elle comprit que la mort en personne tentait de s’y faufiler sournoisement.
Elle se redressa subitement, désemparée. Il fallait qu’elle fasse quelque chose, et vite. Elle devait empêcher le sang de RaÏnvir de se déverser sur la pierre glacée. Le liquide chaud devait rester bien à l’abri dans son corps, sinon le dragon deviendrait aussi froid que le sol. Perdue, elle tenta de presser la blessure de ses sii, mais l’hémoglobine lui glissait entre les doigts et continuait de s’écouler. Elle porta son regard autour d’elle, cherchant quelque chose qui pourrait l’aider ; mais partout où elle regardait, il n’y avait que de la roche pure et vierge. Elle était sur le point de perdre espoir, lorsque ses yeux se posèrent sur le cadavre du Nephiliss, quelques mètres plus loin.
Elle abandonna RaÏnvir et se rua vers le géant privé de ses ailes. Son corps, que Limace jugea définitivement mort, était recouvert d’un mélange d’écailles et de plumes parsemé de sang. Elle s’approcha de l’une de ses ailes duveteuses, craignant tout de même que le monstre ne se réveille subitement. Là, elle arracha bouchée après bouchée un tas de plumes sombres, qu’elle amassa dans sa gueule. Elle retourna ensuite auprès du Gris et disposa le tout dans l’ouverture de sa gorge, dans l’espoir que cela empêche le sang de s’échapper aussi facilement qu’il le faisait.
Malgré l’épuisement qui l’engourdissait de plus en plus, et la douleur qui pétrifiait tout son corps, elle effectua plusieurs aller-retours afin de combler entièrement la blessure. Elle se permit même de faire la même chose au niveau de celles qui couvraient ses flancs et son dos. Une fois fait, elle dû renouveler le pansement de l’ouverture béante, puisque les plumes qui le constituaient étaient déjà imbibées de sang.

Limace observa son travail, incertaine. Désormais, RaÏnvir ressemblait presque à un Nephiliss draconique, avec tous ces amas de plumes un peu partout sur le corps. Limace avait des plumes plein la gueule, mais elle était si fatiguée qu’elle n’essaya même pas de s’en débarrasser.  Son esprit fonctionnait à peine suffisamment pour la faire douter de l’efficacité de son œuvre. Une dernière fois, elle s’approcha du Gris en titubant, ne sentant même plus ses membres ni son dos ni sa nuque ni son ventre tant tout lui faisait mal. Puis elle fit glisser sa queue autour du cou de RaÏnvir, se faufilant entre lui et la roche, avant d’en faire revenir l’extrémité jusqu’à elle. Le dragon était si massif que si Limace n’avait pas été fine et élancée, elle n’aurait sans doute pas pu en faire le tour. Et, dans une dernière tentative de sauvetage, elle resserra sa prise autour de la gorge du Gris pour rapprocher le plus possible les bords de la blessure, en veillant tout de même à ne pas compresser la trachée. Elle ne savait plus très bien ce qu’elle faisait, et encore moins si cela était d’une quelconque utilité. Mais elle essayait.
Ses membres flageolants finirent pas définitivement la lâcher. Elle s'affala sur le sol rocheux, incapable de se relever. Sa tête lui tournait tant qu'elle avait l'impression que sa cervelle voulait s'échapper de son crâne. Elle se demandait encore comme ses coeurs pouvaient pulser tant de sang dans ses tympans alors qu'elle en avait tant perdu. Et, alors que ses paupières se fermaient malgré elle, sa dernière pensée fut de continuer à resserrer sa prise sur la gorge de RaÏnvir. Puis elle sombra dans un monde sans son ni couleur qui la délivra de la douleur.  
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Lun 7 Aoû 2017 - 2:57



Il se réveilla au milieu des rochers, transi de froid. Il ouvrit les yeux et vit la dragonnelle grise qui dormait, serrée contre lui. L'espace d'un instant, il conserva la sensation agréable qu'il avait éprouvé dans son sommeil. Il avait rêvé aujourd'hui, malgré toute la souffrance que son frère avait laissé à son corps, et cela avait été un moment merveilleux. Puis, tout ceci disparut. Il se remémora bien vite les journées passées à échapper aux dragons du Lavadôme, traqué comme une bête, son arrivée au Protectorat d'Anéa et sa rencontre avec Limace. Bientôt, il se souvint aussi de sa promesse de la guider vers les montagnes du Grand Sud. Et il se souvint du feu rageur qui avait brûlé en lui, lorsque les Nephilis étaient venus, et du terrible combat qui s'était ensuivi pour sauver Limace.
Il observa de nouveau la femelle près de lui. Il frissonna. Elle était, ou du moins sa queue, était enroulée autour de son cou. Ce geste, qui lui semblait particulièrement intime entre deux dragons, le perturba et il se força à se lever le plus doucement possible. Comme il s'y attendait, celle-ci bougea dans son sommeil, aussi émit-il un léger pruum dans l'intention de la calmer. C'est alors qu'il vit qu'on lui avait confectionné une sorte de collier de fortune, assemblé de plumes et d'écailles noircies et légèrement fendillées. Il grogna lorsqu'il reconnut les plumes du Nephilis qu'il avait combattu. Certaines étaient encore couvertes de sang. Il toucha le collier avec l'une de ses griffes. Il était plutôt léger et bien qu'il soit éminemment très laid, il protégeait son cou contre l'air et la maladie. Il observa Limace du coin de l'œil.

"Tu n'es pas une guerrière, mais tu n'es pas sotte pour autant. Je crois que je t'aime bien, petite Limace."

Il se tourna ensuite vers la dépouille du monstrueux Nephilis qui gisait plus loin. En boitant légèrement sur sa sii droite, il se déplaça jusque devant lui et renifla la carcasse, puis les ailes déchiquetées. Son frère avait été cruel et efficace. Parfait. A dire vrai, même pour lui, c'était une question d'orgueil. Il était avant tout un chasseur et, il le clamait avec arrogance, était le meilleur chasseur de cette terre. Qu'une traque, même orchestrée par des créatures aussi dangereuses que les Nephilis ait pu avoir raison de lui l'aurait couvert de honte. Ce monstre était un chasseur et un rival. Il était naturel qu'il l'ait combattu et vaincu. Satisfait, il soupira lentement. Il était épuisé. Malgré ce qu'il pensait, il n'avait pas dormi longtemps, et il avait la nausée. Durant toute la période où il s'était caché du Lavadôme, il avait passé beaucoup de temps dans les grottes et dans les bois d'Anéa, chassant quelques chauves-souris et lapins pour survivre. Mais son estomac ne pourrait pas se contenter indéfiniment d'un tel régime. Il lui fallait une proie et une vraie ! Il songea à partir dès maintenant, mais il pensa à Limace, et supposa que tous les Nephilis n'étaient pas morts. S'il partait, ils la retrouveraient et la tueraient sans hésitation. Il lui jeta un regard. La dragonnelle grise dormait, tremblant dans le froid. Il prit sa décision.

"Tu ne mourras pas ici. Pas tant que mes cœurs battront."

De la sueur coula le long du museau de RaÏnvir. Il secoua la tête en grondant et scruta les contreforts de la montagne. Plus bas, s'étendaient les frondaisons à perte de vue, dont les couleurs alliaient un vert céladon en tirant parfois vers le gris dans le lointain. Le mystérieux brouillard de glace qu'avaient crée les Nephilis était parti, mais il avait amplifié la tombée de neige dans le vallon, si bien que de petites collerettes de blanc apparaissaient au-dessus de la huppe des arbres. Du sang se mit à couler de son flanc. En se levant, certaines de ses blessures s'étaient rouvertes. Pourtant, RaÏnvir ne s'en inquiéta pas. Ce qui l'inquiétait vraiment, c'était le froid. Il était anormalement puissant. Même couché l'un contre l'autre en se transmettant leur chaleur, Limace et lui pouvaient mourir dans leur sommeil à tout instant. Le dragon gris regarda les arbres, se redressa, et décolla. Il longea la forêt, vérifiant qu'aucun Nephilis ne volait plus dans les parages, et choisit une clairière au détour d'une petite colline. Celle-ci serpentait dans le vallon comme un fil de soie dénudé. Il atterrit fort maladroitement, et sa saa gauche céda sous son poids. Il se rattrapa en serrant les crocs de douleur et fit un effort pour relever sa haute stature. Enfin, il s'approcha d'un pin qu'il jugea suffisamment fin pour qu'il puisse en porter le tronc, tordit son cou à l'horizontale et agrippa ce dernier à l'aide de ses mâchoires. Il profita d'un élan de l'avant vers l'arrière, et déracina le pin, ce qui ne lui prit que quelques secondes grâce à la force de ses pattes. Puis, son arbre entre ses crocs, il remonta sur la plateforme de pierre. Là, il entreprit de fendre le bois en plusieurs morceaux avec sa gueule. Il avait déjà vu un humain couper des billots pas plus haut qu'une griffe de dragon avec une hache, mais c'était une toute autre affaire avec ses propres crocs. Le bois se craquelait presque aussi facilement que des os, et les coupures se révélaient grossières. Néanmoins, après un long labeur, il eut ses morceaux de bois qu'il tenta avec son museau d'agencer en un simulacre d'amoncellement. Il se remémora soudain que l'humain rajoutait parfois des petites ramures sur le tas pour faciliter la prise du feu, et décida de faire de même avec les copeaux de bois qu'il n'avait pas réussi à couper.

"Hum... et maintenant la tâche la plus ardue."

Il se coucha sur la pierre, se recroquevillant pour que sa queue puisse s'enrouler autour de lui-même. Il inspira à pleins poumons, se concentra et libéra le contenu de sa poche à feu. Une flammèche, pas plus grande qu'une plume d'aigle, s'échappa de sa gueule puis plus rien. Bien qu'il supposa que Limace dormait toujours devant lui, il ne put s'empêcher de gronder de frustration. Il recommença encore et encore, et les prochains essais ne furent pas plus concluants. Car aucune étincelle ne sortit de lui. RaÏnvir avait les crocs secs et l'air exténué. Lors d'un dernier essai, il cracha une ultime flamme qui éclaira les lieux comme un flambeau dans les brumes. Le feu liquide tomba comme un voile, léchant le bois, et de timides flammes commencèrent à se dégager de son camp. Il émit un pruum de satisfaction et se réconforta avec la chaleur qui revenait peu à peu le caresser. Rares étaient les fois où il avait réussi à cracher son feu. A vrai dire, sa dernière fois remontait à plusieurs années, et il n'était pas sûr que cela fut plus impressionnant que le misérable torf qu'il venait de produire. Tel était le prix, entre autre, de la présence de son frère en lui. Même si de nombreuses légendes soutenaient le contraire, lui savait que Flammes et Ténèbres ne pouvaient coexister. Les dragons étaient des créatures du soleil, et leur élément symbolique était le feu. Lui avait choisi la voie des ténèbres. Intérieurement, il se demanda si c'était pour cela qu'il avait autant de mal à accepter la compagnie de ses congénères. C'était peut-être ça son problème ? Finalement, les dragons du Lavadôme avaient raison. Il n'était peut-être pas comme eux. Il n'était peut-être plus un dragon. Et peut-être ne l'avait-il jamais été.
Seul et blessé, RaÏnvir laissa son regard être happé par les flammes, espérant qu'il saurait garder Limace et lui en vie.
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Mer 9 Aoû 2017 - 16:56


Lorsque Limace senti son esprit émerger du néant qui avait remplacé le monde, ses sens s’éveillèrent lentement, confus et désorientés. Elle demeura inerte, tandis que son corps prenait conscience du froid glacial qui l’avait gagnée tout entier, engourdissant chaque centimètre de sa peau, cristallisant la douleur de ses plaies dans ses chairs. Elle n’était plus que craquelures et meurtrissures, figées dans le gel ambiant que la pierre sur laquelle elle reposait diffusait en elle.
Ses oreilles se remirent à entendre quelques instants plus tard, et un brouhaha lointain se fraya un chemin à travers la brume qui recouvrait ses tympans. Regroupant le peu de volonté qu’il lui restait, elle ouvrit un œil terne sur le monde brouillé qui l’entourait. Tout était flou. Un amas de tâches sombres se mêlant les unes aux autres sans schéma précis. Pourtant, au milieu de ce ramassis de formes indistinctes, elle remarqua une lumière flamboyante qui s’agitait depuis le sol pour gagner les hauteurs. Limace ouvrit son second œil puis, lorsque sa vue décida de s’éclaircir, elle reconnut le balai infernal des flammes, dansant sur les trames de bois qui jonchaient le sol.
Ses paupières, soudain devenues aussi lourdes que des montagnes, voulurent se refermer sur ses yeux à peine ouverts. Elle lutta pour les maintenir en position, sentant qu’un nouveau voyage dans le néant serait peut-être le dernier qu’il lui serait donné de faire. Elle se concentra sur les lueurs du feu crépitant, et elle en imagina la chaleur qu’il propageait se diffuser sur sa peau. Il n’était pas bien loin, mais pour son corps transit de froid, il paraissait à des lieux de là.
Si elle l’avait pu, elle se serait jetée au cœur des flammes sur l’instant. Mais tout ce qu’elle put faire de la dépouille qu’elle était devenue fut de se traîner piteusement sur le sol. Elle rampa dans la poussière avec la lenteur d’un gastéropode, et lorsqu’elle arriva à quelques centimètres à peine du brasier, elle relâcha tous ses muscles et se laissa tomber au sol comme un vulgaire sac de grains.

Etendue auprès du feu, Limace grimaça. Cette manœuvre avait fait craquer sa peau, rouvert ses plaies qui désormais se remettaient à suinter et bouillir comme de minuscules volcans. Elle se sentait de nouveau déchirée de toute part, taillée par milles lames. Mais au moins, la chaleur du feu venait lécher son corps dans un mélange de force et de douceur qui lui fit le plus grand bien.
Son regard trouble se posa ensuite sur ce qui se trouvait derrière les flammes. Elle faillit sursauter lorsqu’elle crut apercevoir un Nephiliss, mais elle n’en avait plus la force. Elle réalisa ensuite que ce n’était pas un Nephiliss, mais seulement RaÏnvir. RaÏnvir le Gris, et non RaÏnvir le Noir. Les souvenirs du combat qu’elle venait de mener revinrent soudain emplir sa mémoire en une vague brutale et agitée. Elle soupira longuement, et attendit de récupérer un peu d’énergie pour redresser la tête en direction du dragon.
Elle orienta immédiatement son regard vers sa gorge. Une pointe de culpabilité lui saisit les cœurs. RaÏnvir avait reçu sa blessure juste après l’avoir sauvée des griffes d’un Nephiliss. Et il en avait gagné de nombreuses autres en combattants le monstre géant par la suite. Elle ne pouvait donc s’empêcher de se sentir responsable de son état ; même si elle avait tenté de le soigner avec ce qu’elle pouvait. Ce n’était peut-être même pas grâce à elle qu’il était encore en vie. Il avait plutôt failli la perdre, de cela elle en était certaine.
-Je suis désolée, souffla-t-elle d’une voix pâteuse et grésillante.  

Elle baissa ensuite le regard, un peu honteuse, et tourna la tête pour observer ses propres meurtrissures. Sa peau grise était parsemée de croûtes et de plaies sanguinolentes, que ses mouvements et la chaleur ambiante avaient rouvertes. Elle était griffée, écorchée, tallaidée de partout, en particulier sur ses flancs et son dos. Mais elle n’avait rien d’aussi spectaculaire que les blessures de RaÏnvir. Aussi, elle n’osa pas dire à voix haute à quel point elle avait mal, et froid, et faim, et se sentait fatiguée. Elle n’avait pas le droit de se plaindre. Mais elle se demanda cependant comment elle avait bien pu faire pour rester en vie malgré tout ce qui venait de se passer. Elle, Limace, la presque-mais-pas-encore-dragon, la sans-feu et sans-courage. Les Nephiliss auraient dû ne faire qu’une bouchée d’elle.
Peut-être le néant ne voulait-il pas d’elle finalement.

-Est-ce que les Nephiliss sont partis ? s’enquit-elle, un peu inquiète, mais pas vraiment.
Car en réalité, la réponse lui importait peu. Quelle qu’elle soit, elle n’aurait été capable de rien de plus que de rester allongée là à attendre que son corps se remette sur pattes. Alors que RaÏnvir, lui, était déjà debout et alerte. Il avait pourtant combattu dix fois plus et dix fois mieux qu’elle. Il avait dû encaissé bien plus également.
Plus que jamais, Limace se sentait scandaleusement faible et non-dragon.

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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Dim 27 Aoû 2017 - 19:35



Les flammes murmuraient à ses oreilles. Le son léchait son ouïe, était doux et délicat. C'était si rare de ressentir une telle force dans une si petite chose. Le feu semblait si immatériel, si éternel et infini qu'il faillit se perdre à nouveau dans son exquise étreinte. Ses yeux se posèrent alors sur une petite forme vacillante qui se trouvaient au cœur de l'écorce toujours en train de se consumer. C'était une feuille d'érable, une des rares qui soient encore suffisamment fortes pour avoir résistée à l'arrivée de l'hiver. Elle était aussi rouge que le sang, avec des rainures tirant sur un orange brillant. Etrange. RaÏnvir ne se souvenait pas avoir vu d'érables dans la vallée. En vérité, il était même certain que la forêt se résumait à une étendue de pins. Cette feuille avait sans doute dû être détachée de son arbre, ce qui signifiait qu'elle avait fait un long, très long voyage pour atterrir jusqu'ici. Une brise s'éleva et les flammes se rapprochèrent de la feuille, celle-ci se mettant elle-même à trembler, vibrant dans sa direction. Le dragon gris tendit une patte au-dessus de l'écorce, attendant que la feuille se détache pour qu'elle vienne se plaquer contre sa griffe. Cette dernière trembla encore, comme excitée, puis cessa de bouger. Et les flammes vinrent l'emporter dans le néant. RaÏnvir soupira.

-Imbécile. Cette griffe, c'était la vie.

Un tremblement plus loin le fit relever la tête. La petite dragonnelle grise s'agitait devant lui. Elle paraissait toujours éreintée et ne s'était pas mise debout sur ses quatre pattes. Mais au moins, elle bougeait et était en vie. Décidément, c'était quelqu'un d'étrange. Malgré le danger qu'avaient représenté les griffarans, elle avait survécu à la chasse, là où de puissants dragons étaient autrefois tombés à cause d'une seconde d'inattention. Comme c'était le cas pour la majorité des combats, son issue n'était tout compte fait jamais couru d'avance.
La tête triangulaire de Limace se tourna vers lui, et le dragon gris se retrouva à contempler ses yeux où nageaient une ribambelle de sentiments. Il n'eut ni la force ni le cœur d'y lire ce qu'il pensait aisément y trouver : Peur et Crainte. Après tout, lorsque l'immense Nephiliss était apparu dans le ciel, elle avait aussi pu voir le démon qu'il était réellement. Elle avait vu les ténèbres dont il était issu, sa malice et sa folie. A cette pensée, l'expression de RaÏnvir devint sombre et son esprit s'embruma de regrets. Il n'était que très rarement de bonnes compagnies, et parfois, lorsqu'il était dans cet état, il évitait dragons et hominidés qui chercheraient à l'atteindre. Mais même dans le cas contraire, il n'avait jamais réussi à s'accoquiner avec beaucoup de personnes. Comment pouvait-on en réalité apprécier quelqu'un qui pouvait à tout instant désirer ardemment vous arracher la gorge et votre vie ? Qui pouvait devenir aussi vile et cruel qu'un démon ? La dragonnelle grise n'était pas différente des autres vivants. Probablement allait-elle donc maintenant se mettre à le craindre, voire à le détester comme les autres. Il soupira. Les choses semblaient aujourd'hui si faciles à anticiper. C'était d'une telle évidence que cela l'ennuyait.

-Je suis désolée.

Le dragon gris ne sut comment interpréter ces paroles. Le prenant par surprise, les ruminations qui le hantaient pendant ces derniers jours grimpèrent dans sa gorge et se transformèrent en une colère froide. Il n'entendit qu'à peine la question que Limace lui posa quelques secondes après, car, oubliant toute contenance, il grogna tout à coup sinistrement.

-Désolée ? Désolée de quoi ? Es-tu désolée pour ceux qui sont morts, ce soir ? Il ne fallait pas. C'était des monstres après tout. Des créatures sans importance, qui n'ont jamais vécu et à qui on a arraché la chance de vivre. Ou es-tu désolée que nous ayons traversé cet endroit ? Ou alors serais-tu désolée de m'avoir vu tel que je suis ? Désolée que je sois un monstre moi aussi ? Désolée que je ne sois pas du même monde que toi ? Désolée que les vivants fuient en me voyant ? Le mots seuls ne semblent pas suffirent, femelle. Précise donc ta pensée... ! Ou peut-être vaut-il mieux la laisser là où elle était, là où elle ne fera de mal à personne...

Quand il était dans cet état, l'amertume ne cessait de le ronger comme un parasite qui déchirerait sa peau. Il devenait intraitable. Sa tête se baissa à nouveau, essayant de gérer les vagues de haine et de tristesse à présent familières et cherchant un moyen de se sortir de cette peine qu'il ressentait. Limace avait pourtant ses raisons d'être désolé. RaÏnvir le savait, aussi décida-t-il d'abandonner ses vaines idées. Limace était désolée qu'il ait dû parcourir la terre des Nephiliss à ses côtés, alors que rien ne l'y avait poussé au départ. Mais elle avait tord et il ne s'en rendit compte que maintenant. Il avait accepté de l'emmener, de la guider sur la terre des Brumes, pour tomber au combat face à des ennemis, des adversaires qu'il considérait de taille. Car au plus profond de lui, il se savait tout autant mauvais que son frère. Il désirait le combat, il l'avait attendu même avec impatience. Tous ses choix, conscients et inconscients, avaient fait écho aux sentiments que provoquaient en lui les Nephiliss : Haine, colère et peur. C'était des sentiments nés là où il n'y aurait jamais dû en avoir. Quand il avait répondu à la sauvagerie des Nephiliss par la sienne, il avait accueilli ces émotions avec joie. Et quand il avait perdu la trace de Limace dans les Brumes, une partie de lui s'était réjouie de ce mauvais pas, car cela l'avait obligé à pénétrer dans le frimas et affronter les créatures qui s'y trouvaient. Il n'avait pourtant pas particulièrement envie de mourir. Il appréciait la vie, bien plus que son frère démon, il louait les arbres et leur pénombre, il adorait le parfum du vent, et la douceur de l'eau sur ses écailles. Ce n'était pas non plus à cause de sa solitude et de la douleur constante d'être rejetée. Mais c'était peut-être un ensemble de tout ceci, en plus de l'influence pernicieuse du démon pâle qui manipulait sa volonté.
Il cacha ses sentiments de nouveau et se mua dans un de ces silences qu'il connaissait bien. Il faillit ne pas se rappeler de la question de la dragonnelle grise. Le remords l'envahit car il comprit qu'il avait été brusque. Très brusque. Il ne répondit que de manière évasive.

-Nous sommes sur leur territoire, et je pense que la prudence guidera nos prochains vols désormais. Mais ils ont perdu beaucoup des leurs et en profiteront pour se nourrir des corps de leurs compères. Les Nephiliss sont cannibales.

Le dragon gris se demanda s'il avait un jour confié ses doutes et ses souffrances à quelqu'un. La réponse lui vint très vite. Il ne parlait que très rarement de lui, et on ne le lui demandait qu'encore plus rarement. Personne n'avait jamais ressenti ce que lui ressentait. Et personne ne le ressentirait jamais. Car sa douleur lui permettait de survivre, et survivre était sa vie. Alors il posa un regard qu'il voulut serein et déclara.

-Pardonne-moi. Ma langue a été assaillie par des pensées trop longtemps ressassées. Tu n'as pas à être désolée. Je t'ai suivi et c'était... c'était un choix. Mon choix. Et tu le ternirais si tu penses que je n'aurais pas refais le même en d'autres circonstances.
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Mar 5 Sep 2017 - 18:40


Limace accusa les véhémences de RaÏnvir avec une léthargie empreinte de confusion. La fureur du dragon imprégnait son discours de tant de puissance que la Grise sentit son sang se glacer dans ses veines. Elle avait horreur d’être la cible de réprimandes, en particulier lorsque celles-ci émanaient d’un individu comme RaÏnvir. Elle resta étendue au sol, sans broncher. Sa gorge se serra soudain et devint aussi sèche qu’un désert, si aride qu’elle peinait à déglutir correctement. Une boule d’émotions virulentes se fraya un chemin à travers tout son corps, remontant depuis son abdomen jusqu’à venir exploser au niveau de ses yeux.
Elle baissa immédiatement la tête pour cacher ses larmes derrière les flammes du brasier. Malgré ses efforts, elle fut incapable de contrôler ses yeux humides. Ces derniers semblaient mués par un trop-plein de ressentis que Limace avait stocké au fond d’elle sans trop s’en rendre compte. Face aux reproches du Gris, ses nerfs avaient lâché. Elle pleurait de fatigue pour son corps vide de toute énergie, de douleur pour ses meurtrissures bouillonnantes, de peur pour tout ce que les Nephiliss représentaient. Mais il y avait autre chose encore, directement lié aux paroles de RaÏnvir. Quelque chose qui faisait écho en elle, de par la souffrance vive qui avait animé les mots du dragon.
Elle attendit patiemment que ses larmes se tarissent, tandis que le Gris se terrait dans un silence froid et peu rassurant. Alors que Limace essuyait ses derniers sanglots inaudibles, il reprit cependant la parole. D’une voix presque morte, dénuée de toute émotion. Cela contrastait fortement avec ses précédents mots.
« Nous sommes sur leur territoire, et je pense que la prudence guidera nos prochains vols désormais. Mais ils ont perdu beaucoup des leurs et en profiteront pour se nourrir des corps de leurs compères. Les Nephiliss sont cannibales. »  
Il fit une pause, avant de reprendre plus sereinement :
« Pardonne-moi. Ma langue a été assaillie par des pensées trop longtemps ressassées. Tu n’as pas à être désolée. Je t’ai suivi et c’était… c’était un choix. Mon choix. Et tu le ternirais si tu penses que je n’aurais pas refait le même en d’autres circonstances. »

Les paroles de RaÏnvir rassurèrent quelque peu Limace. Son premier discours l’avait fait se sentir très mal. Elle pensait avoir mérité sa colère, mais pas ses mots. Ou peut-être que si ? Avait-elle considéré cette forme fantomatique de RaÏnvir comme un monstre ? Peut-être bien, au début. Seule, perdue au milieu des brumes, entourée des Nephiliss et de leur inextinguible soif de sang, peut-être l’arrivée de cet être d’obsidienne lui était-elle apparue comme celle d’un monstre. Mais Limace ne se souvenait plus vraiment de ce qu’elle avait vu, ou ce qu’elle avait ressenti. Elle se rappelle simplement avoir été complètement perdue, dépassée par les évènements. Elle ne savait pas ce que représentait cette chose pour RaÏnvir, et même si sa curiosité la poussait à le questionner, elle avait la net impression que ce n’était pas l’une des meilleures choses à faire. Dans tous les cas, le Noir avait mis à terre le Nephiliss géant. C’était tout ce dont elle voulait garder souvenir.
Elle quitta sa cachette de fortune à l’abri des flammes et releva la tête. Au prix d’un effort conséquent, elle parvint à se redresser en position assise et à faire de nouveau face au Gris. Elle osa un regard vers lui, un peu anxieuse d’avoir de nouveau à faire à sa colère. Elle se remémora la souffrance qu’elle avait perçu à travers ses mots pleins de rage. Limace se faisait peut-être des idées, mais elle avait l’impression qu’il n’était pas en paix avec lui-même. Étrangement, elle senti comme un reflet d’elle-même se projeter sur les écailles du Gris. A sa manière, elle avait aussi quelques problèmes avec la personne qu’elle était. C’était sûrement dans de bien moindres mesures, mais tout de même. Un pincement lui piquota légèrement les cœurs. C’était injuste de penser d’un dragon aussi dragon que l’était RaÏnvir qu’il n’était qu’un monstre. Il méritait tout le respect du monde, car à ses yeux, elle n'était qu'une pâle imitation de ce qu'était un véritable membre de l'espèce draconique, tandis que lui en était l'incarnation même. Elle ressenti le besoin impérieux de se racheter.

« Je ne suis pas encore totalement certaine de ce que j’ai vu. Mais ce que je sais, c’est que le dragon qui m’a sauvée n’a fait que détruire le véritable monstre au cœur des brumes. »
Elle ne savait pas vraiment ce qu'elle espérait obtenir en disant cela. Elle se voyait très mal rassurer Raïnvir ; elle n'en avait pas l'étoffe. C'était simplement une façon de rétablir une certaine vérité.
« Il semblerait que la monstruosité prenne des allures différentes selon les personnages qu’elle hante… Je ne me sens pas moins monstre que vous, croyez-moi. »
Limace se senti empiéter sur un terrain dangereux. Elle ne savait même pas pourquoi elle se livrait ainsi, mais sa langue déliée ne semblait pas vouloir s’arrêter. Et lorsque c'était le cas, en général, c'était pour finir par s'empêtrer dans des morceaux de phrases incomplètes.
« Enfin, à ma manière… Je ne veux pas dire que les soucis qui me rongent sont de la même ampleur que les vôtres… C’est juste que vous n’êtes pas seul à… Enfin… »
Elle ferma les yeux. Une petite bouffée d'agacement monta en elle avant de s'éteindre dans la tristesse.
« Vous aviez raison. J’aurais dû laisser mes pensées là où elles étaient. Je suis désolée… »
Alors qu’elle terminait sa phrase, elle se crispa instantanément. La dernière fois qu’elle avait prononcé ces trois derniers mots, le dragon avait très mal réagit…  Elle espérait que cela ne se reproduise pas.
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Jeu 7 Sep 2017 - 18:37



Le dragon gris pencha la tête de côté lorsque Limace eut fini de parler. Les émotions tourbillonnaient encore en lui. Il était... heureux de constater qu'elle avait employé le terme "sauvée" et qu'elle ne pense pas en mal de lui. C'était une sensation si étrange. Il s'en voulait maintenant d'avoir été si prompt à la colère. La femelle pensait que tout était de sa faute et cherchait encore à lui prouver qu'elle en était consciente et qu'elle était une incapable. Cela en devenait presque agaçant. Elle avait aussi raison de s'être tue car elle serait allé trop loin. RaÏnvir la contempla dans les yeux cette fois, et il l'y lut exactement ce qu'il pensait y voir. De la peur. Sauf que cette peur, contre toute attente, n'était pas directement liée à lui, mais bel et bien à elle, et à son manque de confiance. Au fond d'elle, Limace était douce et ne voulait faire de mal à personne, et à cause de cela, elle pensait également être un être chétif et faible. Au moment où il voulut répondre, un rayon de soleil traversa le firmament et éclaira les recoins sombres de la montagne. Comme une lance de feu rougeoyante, l'aube se dressait dans un ciel nimbé de nuages et les quelques touffes d'herbes brillaient comme des fils d'or. RaÏnvir déglutit en voyant le soleil. Puis il se tourna vers la dragonnelle grise.

-Tu as raison de t'être fié à tes instincts, et de ne pas avoir fait la comparaison. N'y vois là aucune méchanceté, bien au contraire, mais nous n'avons rien en commun. Le démon que tu as vu combattre le Nephiliss était moi... et encore autre chose. C'est un danger, un mal qui m'a transformé en ce que je suis aujourd'hui. (Il sentit que la dragonnelle ne pouvait pas comprendre ces mots et ajouta.) Il peut s'avérer bénéfique ou devenir une menace pour toi comme pour moi. Ne... sous-estime pas sa présence. C'est un être dangereux pour une multitude de raison que je n'ai ni le temps, ni la patience d'énoncer.

Il prit une allure plus assurée et grandit son poitrail. Dans le même temps, il remarqua que ses pattes avaient repris de l'aplomb et que son aile gauche, qui avait reçu un violent coup de serre durant le combat, se mouvait avec un peu plus d'aisance. Il se sentit rassuré. Il n'allait probablement pas garder de séquelles graves. Un jour prochain, peut-être, regrettera-t-il d'être aussi confiant en son talent.

-Ton problème à toi est différent. Il ne vient pas d'un mal ou d'une faiblesse. Par bien des aspects, tu es bien plus un dragon que je ne le serai jamais. C'est par crainte que tu t'écartes de ton identité. Par crainte et aussi par dégoût de toi-même. (Il hésita à poursuivre, sentant qu'il allait sur un terrain plus personnel. Sa voix se fit plus douce.) Je vais te raconter une histoire, Limace. Elle m'a été conté par un barde elfe à la langue bien pendue alors je te prie d'excuser certaines de ses tournures pittoresques. C'est en réalité l'histoire d'un humain qui se faisait appeler Corn. C'était un jeune nordique qui était tombé amoureux de la fille du chef de sa tribu, Kanyr des Steppes. Mais Corn était pauvre parmi son peuple. Tout autour de lui, les gens le raillaient, se moquaient de ses talents de chasseur et de combattant. Corn non plus ne croyait pas en ses capacités. Il se faisait l'effet d'un faible et ne se sentait pas digne de courtiser la fille qu'il aimait. Un soir, il quitta son village et entreprit un long voyage dans les montagnes de ses ancêtres. Les humains n'ont pas d'ailes, et pourtant ce petit être gravit la montagne jusqu'à son plus haut sommet, là où mêmes les nuages ne pouvaient le suivre. Ereinté et transi de froid, il s'agenouilla en tremblant devant la tempête qui faisait rage autour de lui et demanda son aide à l'Esprit des vents :
"Esprit des vents ! Je me nomme Corn, et je suis un membre de la tribu des Steppes ! Toi qui guide mon peuple par ta voix et ta puissance, entend mon appel."
L'Esprit du vent lui répondit :
"Bienvenue dans mon royaume, Corn des Steppes. Je suis l'Esprit des vents. Ma voix porte de la terre jusqu'au ciel. Elle peut ensorceler jusqu'au plus médisant des êtres. Elle est plus forte que le roc et soulève les feuilles comme les mers, mais est aussi plus douce que la brise du soir. Dis-moi, que viens-tu faire si haut sur mes montagnes ?"
"Esprit des vents", répondit Corn, "Je suis en proie à une grande peine. Je suis amoureux de Kanyr la fille du chef de ma tribu, mais son père ne me donnera jamais sa main, car je suis un lâche et un piètre combattant. Ceux de mon peuple rient de moi et ne me respecte pas. Ils ne me considèrent pas comme l'un des leurs. J'implore ton aide, donne-moi le courage de défier et d'affronter mon peuple pour que je puisse conquérir la dame de mon cœur."
Le ton de l'Esprit se fit rocailleux et solennel lorsqu'il répondit :
"Tu te trouves sur la montagne la plus haute de tout le Nord, siège de mon domaine. Demeure ici pendant trois jours et trois nuits, sans manger ni boire, et au quatrième jour, attend ma venue. Si tu t'en montres digne, alors tu recevras la Voix des vents et pourra séduire le cœur de celle que tu aimes."
Alors Corn attendit pendant trois jours et trois nuits, sur la plus haute montagne du Nord. Les journées se succédèrent sous le regard cuisant du soleil et sous les crocs mordants de la nuit. Au troisième soir, il faillit mourir de soif, mais se contenta de se tenir aussi raide et immobile qu'une statue de pierre. Lorsque le quatrième matin se leva, l'Esprit des vents revint et un brise délicate et chaleureuse toucha le jeune homme. L'Esprit le nomma comme son héraut et lui conféra tous ses pouvoirs, tout en lui faisant jurer de revenir les lui rendre lorsque Kanyr des Steppes serait sienne. Corn bomba le torse de fierté et retourna dans son village. Les membres de sa tribu observèrent son retour avec ébahissement. Du frêle et effarouché jeune homme qui les avait quitté, était revenu un homme au regard qui leur paraissait plus glacial que le frimas. C'était comme si une aura d'assurance inflexible l'entourait. Fort de son pouvoir, Corn se rendit devant la demeure de son chef et parla à ce dernier pendant près d'une heure, décrivant avec force et caractère tous les sentiments qu'il éprouvait pour Kanyr des Steppes, pour laquelle il éprouvait un grand amour. Le père de Kanyr, impressionné par sa détermination, l'écouta en silence. A la fin, Corn lui demanda la main de sa fille. Et la reçut. Les festivités furent heureuses et durèrent pendant plus de deux semaines.
Toutefois, Corn n'oublia pas la promesse qu'il avait faite à l'Esprit des Vents. Il revint une nuit et appela l'Esprit qui le rejoignit de nouveau sur la montagne :
"Esprit des vents, je suis comblé, et cela grâce à la puissance de ta Voix ! Je viens maintenant te rendre ton pouvoir, car je suis un homme d'honneur qui tient toujours parole."
C'est alors que le vent reflua par vagues, et Corn, surpris, n'entendit plus la tempête autour de lui, mais un rire tonitruant qui vrilla dans ses tempes. Puis l'Esprit des Vents lui dit ces mots :
"Jeune Corn. Tu es bien un homme parmi les hommes. Comment pourrais-je te reprendre ce que je ne t'ai jamais donné ? Ne comprends-tu donc toujours pas ? Quand tu es revenu à ton village, nul Voix des vents ne suivait tes pas et nul pouvoir ne te rendait invincible. Il n'y avait que toi, et ce que tu considérait autrefois comme ta lâcheté. Et pourtant, c'est bien toi qui est revenu à ton village et a parlé à ton chef. C'est bien toi qui a courtisé et prit le cœur de la femme que tu aimes. Je ne t'ai fait qu'un seul cadeau, celui que je ne pourrai jamais te reprendre. Je t'ai fait croire en toi. Va maintenant, Corn des Steppes. Va vivre avec ton peuple."

Le dragon gris se tut et attendit quelques instants. Il inclina légèrement la tête, et émit un léger pruum. Il espérait ne pas avoir trop trahi la version de l'elfe par ses propres mots. Puis l'arcade renforcée au-dessus de ses yeux s'affaissa, et les écailles de son museau se rembrunirent. Il reprit son sérieux.

-J'ai toujours apprécié les légendes du Nord. Oui-da, je me rends compte à présent qu'il y a quelque chose à en retenir. Tu es une dragonnelle, Limace. Hier, dans les Brumes, je t'ai vu combattre et vaincre tes ennemis. J'ai vu le Nephiliss que tu as mordu tomber. Je suis sûr que le sang d'une fière lignée coule dans tes veines. Mais comment veux-tu que nos semblables te voient comme un dragon, si toi-même tu ne crois pas en ce que tu es ? Bats-toi, femelle ! Fais fi des autres, considère leur mépris pour ce qu'il est : Des paroles bruyantes mais sans intérêt.

Conscient d'avoir beaucoup parlé, il grogna subrepticement et cligna des yeux. Il n'avait pas cette habitude-là d'ordinaire, mais il faut dire que le sujet l'avait échauffé. Sentir que Limace voyait en lui un dragon l'avait ragaillardi, et il souhaitait lui montrer qu'il pensait de même pour elle.
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Mar 14 Nov 2017 - 18:58

Spoiler:
 

Tandis que le soleil se levait à l’horizon, faisant paraître les flammes du brasier moins éclatantes dans l’aube naissante, Limace écoutait RaÏnvir avec une attention extrême. Pendue à ses lèvres, elle se laissait emporter par ses paroles et son envoutante voix de conteur. Plus rien n’avait d’importance ; seules comptaient les péripéties du héros et les images qui se formaient dans sa tête en se servant des mots du Gris pour se façonner au cours du récit. Son âme de dragonette était aux anges, bercée par le cours de l’histoire. Elle ne se souvenait pas avoir déjà entendu telle aventure. En fait, à bien y réfléchir, elle n’était même pas certaines qu’on lui ait déjà conter un récit un jour. Certaines Sœurs du Feu avaient déjà évoqué quelques brèves légendes le temps d’un dialogue, mais ce n’était rien à côté de ce que RaÏnvir était en train de lui offrir.
Son esprit avait quitté son corps pour une durée indéterminée, se baladant parmi les paysages qu’affrontait le personnage principal. Elle avait l’impression de voir l’Humain gravir la montagne, s’adresser au Vent en personne avant de relever son épreuve, puis retourner parmi les siens avec tout le courage et la force qu’il avait demandés. Elle était subjuguée par les capacités offertes par l’Esprit au jeune homme, à tel point qu’elle se dit qu’on jour, elle devrait peut-être suivre les traces de ce fameux Corn et s’en aller lui demander de l’aide à son tour.
Elle se retrouva donc fort décontenancée lorsque RaÏnvir fit sonner la chute de son récit, révélant que les pouvoirs du Vent n’y étaient en réalité pour rien dans les changements qui avaient touchés l’hominidé. Elle se senti un peu bête d’avoir été aussi naïve que le héros de la légende. Et puis, elle comprit que le Gris n’avait pas choisi de lui conter cette histoire-là par hasard. Sa morale trouva un écho empreint de tristesse dans les cœurs de Limace, lorsqu’elle fit le rapprochement entre la femme que Corn tentait de conquérir en gagnant courage et force d’esprit, et la flamme draconique dont elle rêvait d’un jour pouvoir embraser ses cœurs. Sans trop savoir pourquoi, elle senti le feu de la honte courir le long de sa peau.  

« J'ai toujours apprécié les légendes du Nord. Oui-da, je me rends compte à présent qu'il y a quelque chose à en retenir, reprit le dragon comme pour appuyer sa réflexion. Tu es une dragonnelle, Limace. Hier, dans les Brumes, je t'ai vu combattre et vaincre tes ennemis. J'ai vu le Nephiliss que tu as mordu tomber. Je suis sûr que le sang d'une fière lignée coule dans tes veines. Mais comment veux-tu que nos semblables te voient comme un dragon, si toi-même tu ne crois pas en ce que tu es ? Bats-toi, femelle ! Fais fi des autres, considère leur mépris pour ce qu'il est : Des paroles bruyantes mais sans intérêt. »
Le temps de ces quelques mots, Limace cessa de penser à toute autre chose qu’à ce que RaÏnvir lui disait. Elle avait relevé la tête, et fixé son regard dans les yeux bleutés du mâle. Ses cœurs vibraient désormais d’une intense émotion qu’elle n’avait encore jamais eu la chance de vraiment ressentir : un mélange de dignité, de solennité, et de fierté tout particulier qui lui réchauffait la poitrine. Sans le savoir – ou peut-être le savait-il ? –  le Gris venait de lui offrir les mots dont elle avait besoin, juste à cet instant. Lui dire qu’il l’avait vue combattre, et vaincre, avec l’intonation qu’avait pris sa voix à ce moment-là… Pour Limace, c’était aussi magique que se voir féliciter par le Dieu Draconique en personne.
Tu es une dragonnelle, Limace. Elle frissonna en repensant à cette phrase. Alors, il le pensait vraiment ? Même sans écailles, même sans feu, même sans courage indéfectible, il la considérait réellement comme un membre à part entière de son espèce ? La fin de son discours ne pouvait être plus clair. Et pourtant, la Grise avait toujours autant de mal à accepter cela. Peut-être parce qu’il était bien plus facile pour elle de continuer à se morfondre sur son sort plutôt que de réellement affronter ce qui la séparait de son objectif ? Et si, au fond, elle avait simplement peur de la personne qu’elle pourrait devenir ? Elle ne savait pas ce qu’elle allait trouver de l’autre côté de sa transformation psychique. Et, elle avait beau s’agacer elle-même à certains moments pour sa sottise et sa candeur excessive, il y avait tout de même quelques facettes de sa personnalité auxquelles elle tenait réellement et dont elle ne souhaitait pas se détacher.

Comme penser à tout cela commençait à la mettre sérieusement mal à l’aise, et qu’elle ne savait pas vraiment comment répondre à RaÏnvir, elle décida de ne pas relever ses derniers mots pour l’instant. A la place, elle choisit de le remercier pour les quelques minutes de légèreté que son récit lui avait apportées. En fait, elle voulait le remercier pour tant de chose : la légende, mais aussi les mots qui l’avaient suivie, son aide au cours du combat contre les Nephiliss, la foi qu’il semblait porter en elle malgré tout ce qu’elle était (et surtout ce qu’elle n’était pas), …  
« J’ai adoré t’entendre conter, RaÏnvir. On ne m’avait encore jamais raconté d’histoire comme cela. Merci…   »
Il lui fallut quelques instant pour réaliser qu’elle venait de cesser de le vouvoyer. Étrangement, cela ne la dérangea pas vraiment. Elle aurait dû en être gênée, car malgré le petit bout de chemin qu’elle avait parcouru depuis qu’elle avait quitté la caverne du Maître, elle avait toujours du mal à placer les autres sur un même pied d’égalité que le sien. En fait, elle avait presque besoin de les porter plus haut qu’elle, et le vouvoiement était l’une des méthodes les plus discrètes qu’elle avait mis en place presque involontairement lorsqu’elle s’adressait à un membre de l’espèce draconique. Mais, en dépit de tout le respect qu’elle avait pour RaÏnvir, il venait de se passer trop de choses entre eux pour qu’elle puisse continuer à utiliser cette carte. Ils avaient affronté la mort ensemble, et, quelque part, elle sentait qu’ils s’étaient l’un et l’autre livrés sur leurs doutes et leurs peurs, un peu à leur manière, et qu’ils n’avaient pas l’habitude de le faire.

Désormais détendue, elle passa en revue les différents endroits de son corps qui la faisaient encore souffrir, s’attardant sur les douleurs musculaires qu’elle tenta de faire disparaître en s’étirant lentement. Le soleil réchauffait sa peau nue, remplaçant le froid nocturne des montagnes par une légère tiédeur matinale. Elle jeta un œil sur ses pattes avant recouvertes de sang – le sien ou celui des Nephiliss, elle n’en savait rien. Peut-être un peu des deux. Elle se demanda s’il serait possible pour elle de faire prendre à toute sa peau l’étrange teinte à mi-chemin entre le pourpre et le noir du précieux liquide, comme ça, par simple envie. Mais elle n’osa pas s’y hasarder, trop anxieuse d’échouer et d’en être hautement déçue. Après tout, RaÏnvir avait seulement évoqué le fait de s’adapter à la couleur de l’environnement, et non de choisir à volonté. Et puis, elle était loin de maîtriser un tant soit peu ce don, alors de là à s’imaginer aller au-delà des règles…
Ses pensées dérivèrent vers un autre sujet, qui portait également sur les choses étranges que con corps était capable de faire. Elle passa prudemment sa langue sur ses crocs, se demandant si elle devait également considérer ce qu’ils renfermaient comme un « don » au même titre que sa probable capacité à changer de couleur, ou si elle devait s’en méfier. En fait, peu étaient les personnes à qui elle avait eu le courage de parler de ce phénomène. Sans trop savoir pourquoi, elle avait toujours craint que les autres accueillent mal cette révélation, et son instinct lui avait soufflé de tenir sa langue. Mais d’après son discours, RaÏnvir semblait avoir compris de quoi il en ressortait. Et elle était curieuse de voir ce qu’il savait réellement. De plus, elle avait désormais assez confiance en lui pour ne pas craindre sa réaction.
« Dis-moi, tu as dit que tu m’avais vu mordre le Nephiliss avant qu’il ne tombe… Et ça n’a pas eu l’air de te surprendre. Est-ce que tu sais ce qui se passe avec mes crocs ? Est-ce que tu as déjà vu d’autre dragons comme moi ? Sans feu, mais capable de brûler les autres de l’intérieur ? Je pensais n’être qu’une anomalie isolée… »
Elle s’arrêta avant d'en dire plus. Elle espérait simplement avoir des informations sur cet aspect de son organisme, pas se perdre en lamentations dépressives.
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