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 Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]

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MessageSujet: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Lun 20 Fév 2017 - 13:21



La douleur le dévorait tel un souffle ardent, à tel point qu'il gémissait comme un dragonnet. Même les ténèbres environnantes ne pouvaient stopper cette souffrance. Puis progressivement, elle disparut et RaÏnvir se releva tant bien que mal. Il se trouvait dans un hypogée sombre et glacé, dont les émanations nauséabondes le meurtrissaient plus sûrement que les crocs d'un dragon. La route continuait en pente, et bien que la pénombre fut suffocante, il avança. Sous ses pattes, craquaient des os souillés. Des squelettes de dragons, d'humains... et d'autres choses encore. Le bruit de son pas brisait le silence. Et les morts grouillaient tout autour de lui. RaÏnvir grogna, essaya de se rappeler ce qu'il faisait ici. En vain. Face à lui, un vieux dragon était attaché à des chaînes rouillées, les écailles arrachées et la peau toute putréfiée. Le cadavre fit.

-Aide-moi...
-Je ne peux pas t'aider.
-Pourquoi ne veux-tu pas m'aider ?
-Tu es mort.
-Nous sommes tous morts. Mais personne ne nous vient jamais en aide...
-Qui t'as tué ?

Soudain, une silhouette enveloppée d'ombre surgit de nulle part et écrasa la tête du cadavéreux d'un coup sec. RaÏnvir posa son regard sur la créature, et sa crête vibra de terreur. C'était lui, avec un museau hideux, des yeux pâles, et un corps couvert de sang. Sarushzor éclata de rire.

-Ah, tu tombes bien ! Je venais justement de préparer le dîner !



RaÏnvir se réveilla. C'était la nuit, et les étoiles brillaient comme des diamants au-dessus des nuages. Les pins étaient étreints par la neige et couvaient le dragon gris comme une mère affectueuse. Les lieux étaient paisibles. On ne pouvait entendre que très légèrement le craquement du bois sec ou les chutes soyeuses des couches de glace qui tombaient du haut des branches surchargées. Comme s'il était le dernier survivant d'un monde condamné au vide.
Le dragon gris respirait par saccade. Quand la membrane de ses ailes se déploya dans toute son envergure, il tremblait encore comme une feuille ballotée par la brise du soir. le froid avait infiltré sa peau et mordait ses os... non, en réalité, il tremblait tout seul. La nuit n'était pas si froide, et le vent avait plus l'apparence de l'alizé que de la bise glaciale du Nord. Il était seulement tourmenté par ses rêves... ses rêves qui le hantaient depuis bien des années. Il se demanda s'ils ne provenaient pas de son frère Sarushzor. Après tout, le démon pâle ne rêvait jamais. D'ailleurs, RaÏnvir n'était même pas sûr qu'il dorme vraiment. Parfois, lorsque le soir tombait et qu'il se prenait à somnoler, il avait remarqué que ses pensées étaient alors comme une douce rivière qui serpentait dans les méandres de leur esprit. Quant à celles de son frère, elles demeuraient invariablement un flot exacerbé et enhardi par l'énergie de sa colère.
Il décida qu'il ne pourrait pas retrouver le sommeil et sortit des bois. Ses mouvements étaient lents, presque assuré, car il savait que le froid n'allait pas devenir rapidement dangereux. Autour de lui, les immenses champs de kern du Protectorat d'Anéa s'étendaient à perte de vue, hantés par les légendes et les histoires. Non loin, tel un joyaux laissé à l'abandon, se dressait le palais en pierre grise du protectorat. Nul doute que de là-haut, le Protecteur avait connaissance de tout ce qui se passait sur sa terre. RaÏnvir ne pouvait pas en dire autant. Il avait juste l'habitude de côtoyer des humains et avait réussi à convaincre les esclaves du coin qu'il était chargé de surveiller les cargaisons de kern et leur bonne arrivée vers les montagnes surplombant les tunnels du Lavadôme.
Du reste, il n'avait que très rarement séjourné à Anéa, acceptant parfois les demandes des humains, moyennant de l'or ou de la nourriture. Mais seulement lorsqu'il était dans un besoin désespéré. En général, il évitait les terres du Lavadôme, car les dragons qui y régnaient en maître ne l'appréciaient guère. A dire vrai, personne là-bas ne l'appréciait. Il était trop différent, trop mauvais, trop peu draconien peut-être. Il secoua son imposant museau et ferma les yeux. Il ne pouvait que les comprendre. Il avait tué des dragons pour le compte des humains ; pour les siens, cela valait comme une trahison. Tant de dragons... morts parce qu'ils s'étaient crus invincibles et qu'au bout du compte, le bien triomphait toujours. Mais au final, il n'y avait rien que la réalité ne reprenait pas cruellement sur les rêveries. Rien, si ce n'était les doutes.

-"On rêvasse encore, petit frère ?"


RaÏnvir ne répondit pas. Ses pensées s'éloignèrent d'instinct de cette voix pareille à un ouragan déchaîné. Il ne voulait pas l'entendre lui, aujourd'hui. Il voulait le silence, un monde inodore et sans saveur où personne ne le dérangerait. Il arriva finalement près d'un étang que le froid n'avait pas réussi à geler. Les eaux reflétaient à sa surface un paysage qui se révélait tristement parfait, dans la perfection de sa pureté, et dans le désespoir de sa lente agonie. Au sein des forêts qui se préparaient à leur voyage prochain vers l'hiver, le dragon gris était tel une ombre gisant sur une terre qui était comme recouverte d'un tapis de soie immaculé. Il pencha son long cou et examina son propre reflet. Comme c'était étrange. Bien que de haute stature et svelte, il était un jeune dragon. Il manquait encore bien des cicatrices sur son museau qui attesterait d'une longue vie. Pourtant, au-delà de son corps, son esprit lui paraissait vieux et fatigué. C'est peut-être le froid qui me fait cet effet, pensa-t-il. Cela faisait également bien longtemps qu'il n'avait pas côtoyé d'autres dragons.

-"On n'a pas à se plaindre, frérot. Au moins, on vit de vraies aventures toi et moi."
-"Tout le monde ne le ressent pas forcément de cette manière."
-"Ah, comme tu es ennuyeux ! Je nous ai observé, petit frère. Je nous ai regardé tous les deux grandir et devenir fort. C'est normal, car nous sommes nés avec ça dans le sang. Ne mésestime pas notre existence, laisse les médiocres nous dénigrer. Le monde est rempli d'imbéciles qui ne font rien et ne vaudront jamais rien de toute leur vie... Comme ces singes puants là-bas."


Le dragon gris se détourna de l'étang lorsqu'il entendit des vociférations au loin et aperçut des hominidés s'affairant près d'un chariot. Curieux, il remonta une petite pente en crête en repliant ses ailes contre ses flancs pour les rejoindre. Finalement, peut-être allait-il devoir remplir son faux rôle d'opérateur...
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Mar 21 Fév 2017 - 21:33


Limace avait froid. La fraîcheur du sol gelé avait investi ses pattes de long en large, à tel point qu’elle n’en sentait presque plus les extrémités. L’air sec et glacé s’acharnait contre le reste de son corps, lentement et sournoisement, la privant peu à peu de sa chaleur interne. Même le rythme soutenu de sa marche ne lui permettait pas de maintenir une température stable. Lorsqu’il franchissait ses narines, son souffle se transformait rapidement en un nuage frêle et éphémère. Le monde extérieur tout entier s’était paré d’une ample toile blanche : neige, glace, et givre avaient transformé le Dehors que Limace avait toujours connu, effaçant les notes vives et colorées pour les remplacer par des teintes grises et mornes. Même le ciel, malgré l’heure avancée, paraissait pâle et malade. Et, en dépit du froid qui mordait sa peau fragile, Limace devait avouer qu’elle appréciait beaucoup cette facette du monde.
Elle n’aurait jamais cru pouvoir penser ça un jour. Car lorsqu’elle avait de nouveau rejoint l’Extérieur après de longs mois à séjourner dans les profondeurs du Lavadôme, supporter sa présence dans ce gigantesque espace s’était avéré aussi compliqué que la première fois qu’elle avait mis le nez dehors. Le soleil, les couleurs, les formes, toutes ces choses auxquelles elle n’avait été habituée que très peu de temps l’avaient assaillie de toute part et laissée chancelante. Là, dans la somnolence de l’hiver, le monde avait pris des allures plus supportables, et même appréciables. Tout paraissait plus calme, plus vide, presque inerte et endormi. Un environnement dans lequel Limace aimait presque évoluer.

Enfin… A ce moment précis, elle aurait préféré se trouver bien au chaud au cœur du Lavadôme, recroquevillée au bord d’un ruisseau de lave fumante. Elle aurait également pu profiter un peu plus de ce décor enneigé… si elle n’avait pas été purement et simplement perdue. Elle avait beau avoir fait de son mieux, elle s'était indubitablement éloignée de la voie qu'elle était censée suivre. Anéa était un lieu qu'elle ne connaissait absolument pas, et retrouver son chemin s'avérait difficile pour elle.
Son regard fut attiré un instant vers le ciel grisâtre.
Peut-être qu’un petit envol, rien que quelques secondes…
Non. Elle n’avait pas le droit d’utiliser ses ailes ; c’était la règle. En tant que Fille du Feu, la course d’orientation à laquelle elle participait l’opposait à des draques, et non à des dragonnelles. Cela aurait été injuste qu’elle utilise l’atout majeur que représentaient ses amples membranes grises. Akeeya, la dragonne responsable de leur groupe, lui avait donc fait promettre de ne pas utiliser la voie des airs. Et elle comptait bien respecter cette instruction.
Limace continua donc son chemin à travers les larges étendues blanches qui masquaient la terre. Plus les minutes passaient, et plus le froid gagnait du terrain, aussi bien dans son corps que dans ses cœurs. Car pour la première fois depuis bien longtemps, elle était seule dans le Dehors. Tant qu’elle avait suivi les repères mis en place par les Sœurs du Feu, elle avait réussi à se convaincre que tout allait bien se passer, que quoi qu’il arrive elle retrouverait son chemin, et que très peu de créatures croiseraient sa route au milieu de ce paysage figé dans le gel. Mais plus elle prenait conscience qu’elle était perdue, plus ses anciens réflexes reprenaient le dessus sur ses résolutions, et plus la peur s’infiltrait sournoisement en elle. Les nuages formés par son souffle ne tardèrent pas à se faire plus nombreux et plus rapprochés. La panique commençait à la gagner, lentement mais sûrement, et Limace sentait sa volonté faiblir sous son poids.

Au loin, un bruit la détourna de son angoisse. Des voix résonnaient à ses tympans, étouffées pas la distance. Des Filles du Feu ? Elle n’en était pas sûr. Elle était trop éloignée de l’origine du son pour deviner de quoi il s’agissait ; aussi décida-t-elle de s’en approcher en trottinant, de peur de laisser filer sa chance de s’en sortir.  Tandis qu’elle se déplaçait à découvert, elle ne pouvait s’empêcher d’observer en permanence autour d’elle, afin de vérifier que rien n’apparaissait soudainement dans son dos.
Très vite, un groupe d’hominidé se dessina au loin, et une vague de déception l’envahit. Elle ralentit sa course avant de stopper net. Que faisaient-ils ? Qui étaient-ils ? Si proche d’Anéa, il était fort probable qu’ils appartiennent au protectorat ou qu’ils y soient liés d’une quelconque manière. Peut-être connaissaient-ils les lieux. Peut-être pourraient-ils la guider et lui permettre de retrouver son chemin…
D’un pas prudent et presque réticent, Limace se mit en tête de rejoindre les inconnus. Alors qu’elle réduisait la distance qui les séparaient, un millier de question fusait dans sa tête. Et si ces hommes étaient dangereux ? S’ils traquaient les dragons avec leurs armes tranchantes et vicieuses ? Si elle était en train de faire une terrible erreur ? Et si c’était un piège ? Si on la suivait ? Elle se retourna. Personne. Les hominidés, situés à quelques longueurs de queue à présent, se turent et la fixèrent du regard. Limace déglutit. C’était trop tard pour faire demi-tour. Elle se retourna une énième fois, faisant toujours face à la même étendue gelée. Il n’y avait personne à par les deux-jambes et elle. Personne pour l’aider si quelque chose tournait mal.
Elle s’arrêta à quelques mètres du groupe et les observa un instant, incapable de prononcer un mot. Honteuse, elle réalisa qu’elle ne s’était jamais adressée à un hominidé, quand bien même des centaines d’entre eux arpentaient le Lavadôme chaque jour. Timidement, elle se racla la gorge et tenta une approche d’une voix faible.
-Hum… Excusez-moi… ?
Pas une réponse, pas même un geste de leur part. Attendaient-ils quelque chose ? S’y prenait-elle mal ? Etaient-ils en train de juger de la meilleure manière de s’en prendre à elle ?
Apeurée, Limace fit un pas en arrière.
Au même moment, les deux-jambes se retournèrent d’un bloc, faisant sursauter la Grise. Cette dernière porta son attention sur ce qui avait provoqué ce mouvement de masse et, lorsqu’une imposante forme sombre se dessina face au groupe, un hoquet de surprise s’enfuit de sa gorge.
Là, semblant crever les terres enneigées, et venant de nulle part, surgit un dragon à la stature non négligeable. Un dragon que Limace ne connaissait pas.
L’angoisse de la situation fit céder sa dernière digue de volonté, et le stress monta en elle avec la rapidité d’un éclair.
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Jeu 23 Fév 2017 - 15:37



Il arriva finalement en haut de la pente et put observer le groupe d'esclaves. Un humain était assis dans un coin, le dos contre le chariot, tandis que quatre autres essayaient de soulever des caisses au bois terni et humide. Il put également les détailler : Ils étaient vêtus de traditionnelles chemises en lin plus ou moins salies par l'usure et à peu près toutes identiques. Il sembla au Gris qu'on leur avait fourni ces vêtements, sans pour autant s'occuper de leur conservation. L'un d'eux avait un heaume en cuir sombre à rebord en fer. En revanche, les autres ne portaient que de petits chapeaux étranges qu'il ne connaissait pas. Rien qu'à l'odeur, RaÏnvir sentit qu'ils suaient abondamment. Le chariot en lui-même était plus grand que ceux qu'il avait l'habitude de voir. Chose étrange, une des quatre roues semblait sur le point de céder. Deux bras en forme d'arc et recouverts de cuir se trouvaient au bout du véhicule, et une manivelle en bois était encastrée dans l'un d'eux. Manifestement, il y avait eu un problème. Sa queue frôla gracieusement le pourtour d'un rocher en forme de dôme. Arrivé à son extrémité, elle fouetta contre la pierre dans un crépitement strident, annonçant son arrivée. Alors il s'avança et quand les bipèdes le virent approcher son museau, ils crièrent tous en cœur de surprise.

-"Charmant..." nota Sarushzor dans leur esprit.

RaÏnvir l'ignora. Il avait remarqué quelque chose plus loin derrière les hominidés, quelque chose qui avait attiré leur regard. Bien que la nuit soit dense, les mouvements brusques de l'intrus lui permirent de discerner la silhouette qui se tenait là. Des pattes, un museau et... des ailes ? RaÏnvir poussa un grondement de frustration malgré lui, qui résonna par la puissance de son poitrail et les hommes reculèrent devant lui. C'était un dragon. Ou plutôt une femelle à en juger par l'odeur qu'il commençait à sentir dans sa direction : Une odeur musquée et légèrement acide. Avait-il donc été repéré par ceux du Lavadôme ? Etait-il pris en chasse ? Non, cela n'avait aucun sens. Si on le pourchassait, il y aurait eu bien plus qu'un dragon. On tenait hélas bien trop à sa mort. Mais alors qui était-ce ?

-"Tuons-la frérot. Une griffe dans le noir, une simple ouverture dans la gorge et c'en est fini."
-"Et les humains ?"
-"Les singes ? Comme s'ils avaient un quelconque intérêt dans cette histoire. Dans le pire des cas, ils penseront à un règlement de compte et ne s'en mêleront pas plus. Allez, RaÏn ! J'ai envie de me dégourdir les pattes ! "


Il secoua la tête imperceptiblement, de manière à ce que seul son frère puisse saisir le message. S'il franchissait la limite, s'il versait le sang, n'importe qui verrait en lui une menace. La liste des lieux qu'il pouvait survoler s'amenuisait de mois en mois... On le considérait comme une anomalie, mi-dragon, mi-démon, un rien au total ; Un produit de l'ancienne guerre, le symbole de chair et de sang de la paix indigeste que dragons et hominidés avaient accepté pour le bien de leur peuple. Mais ici, et rien qu'ici, il était encore capable de n'être qu'un banal responsable des cargaisons de kern. Le dragon gris soupira et se dirigea vers le chariot sans faire attention à la dragonnelle qui le regardait. Il accosta nonchalamment l'homme qui portait un heaume.

-Besoin d'aide avec votre chariot ?
-Beuh ça ira, Seigneur. Juste un petit soucis de... de tec'anique.
-De technique ?
-V'la bien dit, Maître-Seigneur. Y a pas de mouron à se faire, y a pas besoin d'appeler le Protecteur.
-Mmh... en dépit de cela, il va vous falloir un nouvel appareil.
-De... Comment ?

Le dragon gris pencha la tête de côté, intrigué. Il montra le chariot de sa queue.

-L'outil que vous autres humains appelez une manivelle servait à ouvrir et refermer mécaniquement les bras articulés. Mais vous l'avez brisé, en forçant trop fort sur le crochet. Il va donc vous en falloir une nouvelle...

Il réprima un sourire en voyant la mine déconfite de celui qui lui avait répondu. Il n'était certes pas aussi chevronné que les nains quand il s'agissait des étranges instruments des bipèdes, mais au cours de ses péripéties, il avait largement eu l'occasion d'acquérir certaines connaissances dans le domaine. Il attendit en silence dans les ténèbres que les esclaves cessent de vagabonder près du chargement et s'approcha prudemment. Il pencha la tête, frotta le bois du bout de sa corne, évaluant son poids. Puis il agrippa l'une des caisses avec ses deux sii et la souleva du sol. Il poussa un rugissement de surprise. C'était lourd, et la caisse tanguait de part et d'autre, comme si un liquide menaçait de s'en échapper. Sa queue frétilla quelques secondes tandis que RaÏnvir la déposait dans un bruit tonitruant sur le chariot. Il lui avait pourtant toujours semblé que le kern était une substance pâteuse, à l'instar de la glaise. Il décida néanmoins de ne pas satisfaire sa curiosité auprès des hominidés. Après tout, quel dragon du Lavadôme ne connaissait pas l'apparence du kern ? Il répéta l'opération avec la deuxième caisse et s'écarta du chariot. Satisfait, il s'arc-bouta sur ses pattes arrières en s'étirant comme un chat, et dit d'une voix amusée.

-Voilà. Bien que je n'ai pas la moindre idée de la manière dont vous allez pouvoir les amener au comptoir.
-Oh, on peut s'occuper de tout ça, Maître. Croyez-moi !
-Si tu le dis... Humain !

Le dénommé humain se retourna avec un air craintif.

-Cette femelle là-bas... que veut-elle ?
-J'en sais trop rien, Maître Dragon. Elle s'est approchée et a poussé des bruits étranges comme pas deux ! Et pis elle s'est éloignée aussitôt. Elle est peut-être malade ?

L'esclave se lança soudain dans une parodie des sons qu'il avait entendu. Le dragon gris acquiesça, comme s'il avait compris de quoi il en retournait. Il rejoignit la dragonnelle en prenant bien soin d'étudier ses mouvements. Il la toisait d'un oeil hostile, car il se méfiait de sa réaction. Quand il fut suffisamment proche, il vit qu'elle était grise comme lui, mais avait une peau sombre et fragile. Elle paraissait fine et chétive, et elle tremblait comme une feuille. Il regarda aux alentours, veillant à ce qu'il n'y ait personne d'autre que lui, la femelle et les humains. Son frère avait peut-être raison finalement... Il n'avait qu'à s'élancer, glisser sur son flanc gauche. La dragonnelle avait tendance à s'appuyer sur sa sii droite, il suffisait de lui trancher la gorge. Un simple geste, et tout danger serait écarté. A cette pensée, RaÏnvir eut un frisson de panique. Qu'est-ce qui lui prenait de réfléchir ainsi ? Il ravala sa salive et garda le silence. Son esprit lui faisait l'effet d'un rocher dur et froid, comme prisonnier des mers de glace. Quand le silence devint trop pesant, il s'obligea à déclarer de mauvaise grâce :

-Hum... si tu veux mon avis, le draquine n'est pas la meilleure façon de communiquer avec des humains. Que fais-tu ici toute seule... ?
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Jeu 23 Fév 2017 - 19:17


Limace assista à la scène qui unissait le dragon aux hominidés, immobile et impuissante. Ses pattes refusaient de lui obéir, piégées sous l’emprise de son propre stress. Elle était seule, dans le froid et le noir, face à des hominidés étranges et à un dragon inconnu. C’était trop pour elle. Sa panique la rendait encore plus vulnérable qu’elle ne l’était déjà, et elle en avait plus que conscience. Elle se sentait irrémédiablement prise dans un cercle vicieux incontrôlable, qui puisait sa force dans ses cœurs et ses peurs.

Soudain, une ombre plus intense que la nuit légère qui régnait sur les lieux s’étendit vers Limace. La Grise leva des yeux écarquillés vers le mâle qui s’était mis en tête de la rejoindre. Ses yeux se perdirent dans la contemplation de ses crocs apparents, de ses griffes saillantes, de ses puissantes cornes dressées sur son crâne, … Il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre qu’il pourrait la trancher en deux d’un seul coup de patte s’il le désirait. Et peut-être le désirait-il… A en juger par le regard noir qu’il semblait lui jeter.
Tout en déglutissant, elle continua malgré elle à observer ce que son esprit venait de cataloguer comme étant une vision quasi-cauchemardesque. Le dragon était gris, comme elle. A la différence près que, si sa propre peau paraissait fine et presque entièrement lisse, celle du mâle était quant à elle recouverte de larges écailles organisées en un gigantesque bouclier rocailleux.
Limace se sentait comme un frêle serpent aux abords d’une montagne saillante. Saillante, tranchante, et dangereuse…

-Hum… Si tu veux mon avis, le draquine n’est pas la meilleure façon de communiquer avec des humains. Que fais-tu ici tout seule… ?
La voix du dragon roula dans l’air, grondant comme le faisait le tonnerre au cours d’une tempête. Limace eu réellement l’impression qu’une montagne venait de s’adresser à elle, tant son ton était puissant et caverneux.
Mais d’une certaine manière, le fait qu’il lui parle la rassura, quand bien même sa voix seule aurait pu la briser de l’intérieur tant Limace se sentait friable face au Gris. Il paraissait froid et semblait loin d’être le plus avenant des dragons. Mais au moins, il ne se jetait pas sur elle toutes griffes dehors.
Elle cligna des yeux, en proie à une succession de doute, de stupéfaction, et de terreur. Quelque chose lui disait qu’il fallait qu’elle se ressaisisse. Peut-être le dragon n’était-il pas de ceux qui attendaient patiemment qu’on réponde à leurs questions. Peut-être même qu’il faisait partie de ce genre de dragons irascibles et autoritaires qu’on trouvait beaucoup au Lavadôme, et qui détestaient perdre leur temps avec une chose aussi futile que Limace et ses problèmes de confiance en soi.

Au prix d’un effort surdraconique, la Grise inspira un grand coup – et se rendit compte en même temps qu’elle avait cessé de respirer depuis que le mâle s’était approché. Elle obligea ses cordes vocales à vibrer et parvint tant bien que mal à en faire sortir un son. Un son fragile et grésillant, qui lui fit honte et lui renvoya sa faiblesse en pleine figure.
-Je me suis… égarée. Je…
Ses cœurs battaient aussi vite que les ailes d’un petit oiseau en plein vol. Elle qui avait toujours eu du mal à fixer ses interlocuteurs, elle ne pouvait détacher son regard du dragon, empreinte d’un mélange de fascination et de terreur. C’était comme si le simple fait de ne plus river les yeux sur lui lui permettrait de bondir et de mettre fin à ses jours en une fraction de seconde. C’était une idée terriblement ridicule, car jamais un simple regard ne pourrait stopper un être aussi imposant que ce Gris.
-Vous êtes… Du Lavadôme ?
Cette question s’échappa de ses mâchoires et en ressorti comme une supplication. En son for intérieur, Limace espérait qu’il y réponde par l’affirmative. Car si ce dragon vivait au même endroit qu’elle, au cœur du dôme de lave, il était extrêmement peu probable qu’il s’en prenne à elle.
Techniquement parlant…


Dernière édition par Limace le Ven 24 Fév 2017 - 23:12, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Ven 24 Fév 2017 - 1:30



Lorsqu'il eut fini de parler, il se passa un moment pendant lequel les deux dragons s'observèrent droit dans les yeux. Un moment qui dura si longtemps que des flocons de neige congelés vinrent piquer les yeux de RaÏnvir. Ses écailles frétillèrent d'irritation, se perdant dans les ombres ouatées des champs. Il n'avait pourtant fait que demander ce qu'elle faisait ici, mais ses interrogations demeuraient sans réponse. C'était comme si le froid avait figé la femelle, tant sa respiration se faisait soudainement lourde et irrégulière. Que lui arrivait-elle ? Etait-elle vraiment malade ? Ou peut-être venait-elle de le reconnaître, et en ce cas, la situation allait se prêter à un jeu bien plus funeste...
La tête du Gris oscillait de droite et de gauche. Impatient, ses griffes acérées caressaient la neige soyeuse, prêtes à agripper la dragonnelle si d'avance elle tentait quoique ce soit. Il se forçait à attendre. Après tout, elle n'était peut-être pas quelqu'un de très sociable. En ce cas, cela leur faisait un point commun à tous les deux. Néanmoins, le silence était loin d'être désagréable. Depuis le temps qu'il l'avait espéré, il se sentait maintenant alerte et plus confiant qu'auparavant. C'est alors qu'une voix parla, aussi frêle et délicate qu'une plume égarée parmi les vents.

-Je me suis… égarée. Je…

-"Faiblarde petite chose... On dirait un lézard qui viendrait de sortir de l'œuf. Tue-la frérot, brise-lui le cou ! "


Le dragon gris laissa échapper un grognement et se concentra sur la situation. Cela ne démarrait pas comme il s'y était attendu non plus. Elle ne semblait pas le reconnaître, mais elle était néanmoins enveloppée par l'effroi. Pourquoi avait-elle si peur de lui ? Soudain, il repensa à son rêve, se remémora l'apparence qu'il avait : des écailles noires trempées dans le sang et des yeux pâles comme la mort. Il vérifia instinctivement qu'il ne s'était pas transformé, que Sarushzor ne s'était pas accaparé leur corps. Non... non, il était toujours conscient et jusqu'à preuve du contraire, son frère avait cessé de prendre contrôle de leur corps sans lui demander son autorisation. C'était un pacte fragile, que Sarushzor et lui avait toujours eu beaucoup de mal à tenir. Sans cela pourtant, ils pouvaient aussi bien se battre entre eux pour l'éternité, jusqu'à ce que l'un soumette l'autre, quitte à se détruire soi-même. Mais alors pourquoi cette dragonnelle le craignait autant ? Et encore plus curieux, par quel miracle pouvait-elle se perdre à travers des champs, alors qu'elle avait des ailes ? La voix de son démon reprit férocement.

-"Tu crois que c'est une débile ?! Ca ne m'étonnerait pas. Voilà à quoi ça ressemble de vivre dans le Lavadôme. Terne créature... si incommode et si faible."
-"Il suffit, frère !"


Le ton était si brusque et si sec que Sarushzor se tut de surprise, et n'ajouta plus rien.

-Vous êtes… du Lavadôme ?

RaÏnvir hésita. Elle lui posait une question simple, mais ô combien lourde de sous-entendus. Même si elle ne savait pas qui il était, cela ne voulait pas dire qu'elle le considérait comme faisant partie de son peuple. Peut-être même avait-elle déjà des doutes. Il songea à mentir, au vu de toutes les raisons qui le forçaient à ne pas lui révéler la vérité. Il secoua lentement la tête et posa à nouveau ses yeux bleus outremer sur la dragonnelle.

-Non... Est-ce que cela pose un problème ?

Il avait toujours eu cette faiblesse si caractéristique des imbéciles. Il ne savait pas mentir. Tout du moins pas quand sa vie n'était pas en danger. Il s'avança pour se tenir face à la femelle qu'il dominait de quatre bonnes cornes, et pencha le cou dans sa direction. Il la renifla doucement et la regarda des pattes jusqu'aux cornes, la jaugeant. Elle avait des yeux très grands, aussi grisâtres que la cendre, presque blafards. Ses griffes étaient d'apparence aussi petites que sa taille, ce qui ne devait pas beaucoup l'aider pour le combat en vol. Quant à ses ailes, elles étaient longues et, il le remarqua, assez fines, comme si elle ne s'en était que très rarement servi. Mais par sa foi, elles étaient tout de même belles et élégantes. Il décida qu'elle n'avait rien de dangereuse. Et de toute façon, si elle commençait à le devenir, il ne serait pas compliqué de régler le problème. Quand il vit qu'elle continuait à l'observer avec son air apeuré, il releva le cou et essaya de présenter une expression qu'il voulait rassurante. Il dit calmement.

-Tu as le droit de profiter de l'air en ma présence, tu sais ? Je ne suis pas d'ici, donc je ne suis pas sûr d'être capable de t'aider à retrouver ton chemin... Mais je peux essayer.
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Ven 24 Fév 2017 - 13:11


Limace se détendit. Un peu.
C’était déjà un grand pas en avant, étant donné que le Gris s’était approché d’elle et se tenait désormais à une longueur de cou seulement. Elle avait senti son regard scrutateur se poser sur elle, examiner chaque centimètre carré de sa peau nue et grisâtre. Un pincement aux cœurs l’avait étreinte à ce moment-là, tandis qu’elle repensait aux innombrables dragons qui l’avaient déjà étudiée de la sorte au Lavadôme. Tous ces yeux inquisiteurs et le sévère jugement qu’ils portaient en eux avaient fini par lui faire comprendre qu’elle n’était pas normale, qu’elle ne correspondait pas aux critères de l’espèce draconique. Et si cela ne l’avait guère dérangée auparavant, elle en éprouvait désormais une profonde tristesse, déçue de ne pas correspondre à l’image typique d’un véritable dragon.
Les yeux du Gris avaient laissé transparaître, pendant un instant, ce mépris que Limace avait si souvent rencontré dans les prunelles des habitants du Lavadôme. Le temps d’une seconde, elle se prit à imaginer à quel dragon de là-bas ce mâle pouvait correspondre. Mais elle fut incapable de trouver. Ses écailles étaient d’une couleur pierre, à mi-chemin entre celles d’un Noir et celles d’un Argenté. Sa stature lui faisait étrangement pensé à celui qu’elle appelait jadis son Maître, et ses yeux lui rappelaient ceux du dragon Blanc qui l’avait brusquement sortie de son ignorance. Pourtant, ils étaient différents, bien que d’une teinte semblable. Ceux du Gris dégageaient quelque chose d’extrêmement perturbant que Limace ne parvenait pas à saisir.
Un léger frisson lui parcouru l’échine, et elle détourna enfin le regard. Ce dernier se porta machinalement sur les terres gelées que baignait la nuit. Limace se demanda si une Sœur du Feu finirait pas surgir de la pénombre, s’inquiétant de ne pas la voir revenir à temps. Puis elle se rappela avec désarroi que leur exercice nocturne était censé se dérouler jusqu’au lever du soleil. Elle avait donc très peu de chance qu’on vienne à son secours pour la guider et la remettre sur le bon chemin.

Elle reporta son intention sur le Gris. Qui ne venait pas du Lavadôme, ni des environs. Si cela l’avait effrayée au début, l’air plus serein que le dragon affichait désormais et le ton plus posé de sa voix avaient fini de la convaincre qu’il n’était pas directement agressif. Pour l’instant du moins…
Décidant de reprendre la main sur son courage, Limace s’obligea à respirer calmement et à faire redescendre la pression qui la malmenait depuis l’apparition du mâle. Elle attendit quelques instants que ses cœurs reprennent un rythme à peu près normal, et elle se motiva intérieurement à reprendre contenance. Si elle savait qu’elle renvoyait généralement une image pitoyable aux autres dragons, c’était également de cette manière qu’elle se percevait elle-même, et elle s’était rendue compte depuis peu qu’elle détestait ça. Pour autant, elle éprouvait énormément de difficultés à changer cela, malgré les efforts qu’elle fournissait. La preuve en était : un évènement inhabituel et quelques peu stressant avait suffi à lui faire perdre tous ses moyens en un instant. Elle était encore trop limace, et pas assez dragon à son goût.
Elle chassa ces tristes pensées d’un mouvement de tête et se concentra un instant, tentant de paraître plus détendue et moins ridicule. Faire la conversation était loin d’être l’un de ses points forts. Elle ressentait directement et simplement ce qu'elle vivait ; tout passait par ses émotions et son ressenti intérieur, et elle avait beaucoup de mal à traduire les choses par des mots ou même par des pensées cohérentes. Elle trouvait les monologues intérieurs vides de sens, et elle avait toujours l’impression que ses phrases étaient pauvres en sans saveur comparé à celles des autres. Mais dans le cas présent, elle se dit que maintenir un semblant de conversation avec le Gris ne pouvait pas lui faire de mal, bien au contraire. Peut-être même que cela tiendrait son esprit occupé à autre chose qu’à l’éventualité de se débarrasser d’elle.
-J’étais censée descendre vers le Sud, commença-elle doucement, mais… J’ai encore beaucoup de mal avec ces repères spatiaux.
Et avec tout cet espace en général… pensa-t-elle en jetant un nouveau regard au monde extérieur.
Une simple idée lui vint alors à l’esprit.
-Peut-être avez-vous croisé une Fille ou une Sœur du Feu récemment… ?
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Ven 24 Fév 2017 - 21:07



-J’étais censée descendre vers le Sud, mais… J’ai encore beaucoup de mal avec ces repères spatiaux.

Le dragon gris se figea sur place en entendant cette réponse. Le Sud ? Voilà une bien drôle d'idée, car au Sud du Protectorat d'Anéa, ne se trouvait pas un lieu fait pour les dragons du Lavadôme, encore moins pour une jeune dragonnelle sans écailles ! Là-bas, il n'y avait que des monts déchirés et pointus, où aucun arbre ni aucune frondaison ne poussait. C'était un endroit stérile et dangereux, où certains dragons peu affables, qui avaient été bannis du Lavadôme vagabondaient et se battaient pour des terres de désespoir et de la nourriture. RaÏnvir connaissait bien cette région du monde. Son frère et lui y avaient séjourné, fut un temps, et chacun ne pouvait que se rappeler de la folie qui régnait en ses sombres mâchoires. Ils y avaient vu des dragons à ce point vils et cruels, que ceux-ci ne réussissaient à survivre qu'en se nourrissant de la principale chair présente dans ces montagnes : celle de leur semblable. Ils étaient devenus des cannibales, n'hésitant pas à dévorer leur propre couvée si cela leur offraient quelques jours de répit. Il était fort probable que cette pauvre femelle en face de lui n'ait aucunement l'intention de rejoindre ce genre de dragons. Elle avait dû se perdre plus qu'elle ne l'aurait dû, ce qui était probablement le cas si, comme RaÏnvir était en train de le penser, elle ne savait pas comment voler. Où devait-elle vraiment aller ? Au Sud du Lavadôme ? Anéa en était si loin... mais il faut dire que les tunnels qui serpentaient à travers le royaume prêtaient souvent à confusion. Les grandes galeries profondément enfouies sous les montagnes avaient toujours réussi à aspirer toute envie à RaÏnvir de vivre dans ce monde souterrain. C'était un véritable dédale, auquel seules de vielles sentinelles qui en avaient une connaissance parfaite pouvaient s'y retrouver. C'était à n'en pas douter un pays où il n'aurait jamais su retrouver son chemin, plus encore s'il n'avait pas pu utiliser ses ailes.

-Peut-être avez-vous croisé une Fille ou une Sœur du Feu récemment… ?

Pour la première fois depuis longtemps, un bon observateur aurait pu discerner une lueur de respect dans les yeux du Gris. Car la dragonnelle l'avait demandé avec un regard si expressif qu'elle en faisait assurément partie. Eh bien, pensa RaÏnvir, elle ne manquait pas de cran ! Depuis que l'alliance entre les hominidés et les dragons existaient, les Sœurs du feu étaient de plus en plus rares. C'étaient des guerrières talentueuses, du moins quand le dragon gris les avait observé se battre. Et au plus lointain où remontaient ses souvenirs, seules les Sœurs du feu lui avaient témoigné franchise et honnêteté lors de son dernier voyage au Lavadôme.
Il avait souvent croisé des dragons qui se demandaient quelle serait l'utilité pour une femelle d'apprendre à se battre ? La plupart pensait que cet apprentissage les traverseraient tel un fleuve, propre au départ, nauséabond et sale à la sortie. Il n'était pas de ceux-là. Il contempla la dragonnelle avec un regard neuf, tandis que celle-ci se détendait peu à peu. L'impression générale qui s'en dégageait était la force, une puissance surprenante, qui était malheureusement minée par la vulnérabilité, comme si elle souffrait d'une phobie ou si elle était tourmentée par une faiblesse secrète. Tout à coup, il aurait voulu trouver la solution pour lui offrir ce potentiel trop longtemps caché en son for intérieur. Et en d'autres circonstances, il aurait souhaité pouvoir répondre à sa question par l'affirmative. Hélas...

-Non... Non, je n'ai rien vu. Si je devais être tout à fait sincère, je suis même certain de n'avoir jamais vu d'autres dragons que toi ici, si ce n'est le Protecteur. Mais... ne lui parle pas de cela. Lui et moi ne nous entendons pas très bien.

Les mots avaient échappé à RaÏnvir et lui-même fut surpris d'en dire autant. La dernière chose dont il avait besoin, c'était que le Protecteur d'Anéa ne remarque sa présence et le chasse de sa terre. Ah... comme son frère allait le railler. En quelques instants, il avait révélé par mégarde qu'il n'était pas du coin et, implicitement, qu'on ne l'appréciait pas. Nul doute qu'un jour, cela lui vaudrait de mettre sa vie en péril sans l'ombre d'une nécessité. Et soudain, il se sentit à nouveau en danger. Il reprit contenance, et profita de cet instant de lucidité pour retrouver une expression sévère dans ses traits. Dans le même temps, il vit que la Grise tremblait de plus belle, mais cette fois bien plus à cause du froid. Cela ne l'étonnait pas, car sa peau, bien que plus épaisse que celle des hominidés, n'était en rien comparable au rempart que conféraient de solides écailles sur le climat. Il soupira et dit d'une voix grave.

-Là où j'ai dormi, la neige a légèrement fondu, et il doit encore y faire un peu chaud. C'est un peu plus loin sur la droite. Tu as le choix, mais en tous les cas, je ne te conseillerais pas de t'en aller vers le Sud...

Le dragon gris montra la direction avec l'extrémité de sa queue.

-Plus loin, dans ces montagnes, il n'y a rien pour toi. Rien hormis beaucoup de souffrances. Mais c'est ta vie, après tout. Nos chemins se sont croisés, mais tu peux repartir immédiatement si tu le souhaites.
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Ven 10 Mar 2017 - 0:35


-Non... Non, je n'ai rien vu. Si je devais être tout à fait sincère, je suis même certain de n'avoir jamais vu d'autres dragons que toi ici, si ce n'est le Protecteur. Mais... ne lui parle pas de cela. Lui et moi ne nous entendons pas très bien.
Un mélange de déception et d’appréhension emplit les cœurs de Limace. Etait-il vraiment possible qu’aucune draque ou dragonnelle n’ait croisé la route de ce dragon ? Après tout, elles étaient tout de même une dizaine de Filles du Feu à errer sur ces terres, sans compter les quelques Sœurs qui les accompagnaient de loin – de très loin, apparemment.
D’un autre côté, les Vertes étaient toutes maîtresses dans l’art de passer inaperçu… Si elles ne voulaient pas être vues, il était quasiment impossible de les dénicher. Limace leur enviait d’ailleurs cette aptitude à se fondre dans le décor à volonté. Car même lorsqu’elle souhaitait se faire la plus discrète possible, quelque chose la trahissait toujours, et sa maladresse finissait par la rattraper, l’exposant aux yeux de tous. Et c’était autant valable lors des exercices des Filles du Feu que lorsqu’elle évoluait en société.

Un vent sec et gelé glissa sur sa peau nue. Débarrassée de sa stupeur, Limace se reconnecta avec ses sens engourdis par le froid. Le bout de ses pattes lui paraissait terriblement loin, si loin qu’elle n’arrivait presque plus à les bouger. Ses muscles semblaient vouloir lutter contre la torpeur qui les gagnait en se contractant, tant et si bien que tout son corps s’était mis à trembler comme une feuille fragile s’accrochant désespérément à la dernière branche de l’automne.
Cette réaction physique n’échappa apparemment pas au géant Gris, qui lui offrit un regard légèrement plus dur que celui qu’il avait pris jusque-là.
-Là où j'ai dormi, la neige a légèrement fondu, et il doit encore y faire un peu chaud, dit-il de sa voix rocailleuse. C'est un peu plus loin sur la droite. Tu as le choix, mais en tous les cas, je ne te conseillerais pas de t'en aller vers le Sud... Plus loin, dans ces montagnes, il n'y a rien pour toi. Rien hormis beaucoup de souffrances. Mais c'est ta vie, après tout. Nos chemins se sont croisés, mais tu peux repartir immédiatement si tu le souhaites.
Comme si le froid ambiant qui lui mordait la chair n’était pas suffisant, le sang de Limace se glaça dans ses veines. Elle ne sut pas vraiment pourquoi elle réagit ainsi, mais les mots du dragon réanimèrent l’angoisse qui vibrait en elle. Maintenant qu’elle avait cédé une fois à la panique, elle ne se sentait pas capable de repartir seule dans le désert gelé qui l’entourait. Et tout aussi imposant et ténébreux qu’il était, le Gris lui offrait un minimum de réconfort et de repère. Car il ne fallait pas oublier qu’elle était complètement perdue.
Elle avait froncé les arcades sourcilières lorsqu’il avait énoncé le Sud et ses dangers. Elle ne comprenait pas pourquoi les Sœurs du Feu leur auraient demandé d’atteindre une destination qui pouvait s’avérer hautement risquée. Ce n’était pas dans leurs habitudes ; elles étaient d’un naturel exigeant et n’hésitaient pas à tout faire pour révéler le meilleur de ce qui se trouvait en leurs Filles, mais jamais elles ne les poussaient à bout ou ne les menaient dans des situations trop délicates. Peut-être Limace avait-elle fait erreur ? Peut-être le Sud n’était-il pas la direction qu’elle était censée suivre ? Une bruyante goulée d’air força l’entrée de sa trachée et s’engouffra jusqu’à ses poumons. La situation était encore pire que ce qu’elle pensait. C’était une boussole qu’on aurait dû lui implanter dans le crâne, pas un demi-cerveau de dragon.

-J’aimerais… Je ne préfèrerais pas rester seule, bafouilla-t-elle en jetant un bref coup d’œil aux hominidés qui s’activaient non loin. Mais je… Il faut que je retrouve les Sœurs du Feu.
Malgré toutes ses peurs, il était impossible pour Limace d’envisager d’abandonner. Elle ne voulait pas céder aux caprices de sa maladresse et retourner au Lavadôme au pas de course, attendant piteusement le retour des Vertes. Quelle déception elle pourrait lire dans leurs yeux alors… Non. Il fallait au moins qu’elle tire quelque chose de positif de cet exercice. Un tel échec porterait un coup particulièrement violent à ses espoirs de devenir un jour un véritable dragon à part entière.
Histoire d’apporter un peu de chaleur à l’extrémité de ses membres, elle se mit à les remuer doucement. Mais ses pattes baignant dans la glace ne répondaient que succinctement à ses sollicitations, et le froid se dispersait douloureusement le long de ses doigts. Elle y porta le regard un instant et, pendant quelques secondes, elle eut l’impression que les régions de sa peau qui se trouvaient à proximité du sol avaient pris une teinte très pâle, presque aussi blanche que la neige qui recouvrait la terre. Mais elle chassa cette idée bizarre de son esprit et reporta son attention sur le Gris.
-Peut-on faire partir le froid des pattes… ? demanda-t-elle timidement. J’ai l’impression que mes doigts vont se casser si je continue d’avancer…
Elle se rendit compte un peu tard que cette réflexion était stupide. Mais elle ne pouvait pas retirer ses paroles.
C’était la première fois de sa vie qu’elle était confrontée à une telle sensation d’engourdissement. La neige était quelque chose de nouveau pour elle, tout comme l’était le froid hivernal et tout ce qui caractérisait cette saison à moitié endormie. Et comme avec toutes les choses nouvelles auxquelles elle devait faire face, elle n’était pas du tout à l’aise.
Désormais lâchée dans le monde civilisé, il lui fallait grandir en quelques mois à peine, quand les autres dragons, eux, avaient profité de longues années d’existence pour forger leur personne et leurs connaissances. Alors, il arrivait souvent que Limace commette des erreurs, même sans forcément en prendre conscience ; qu’elle se pose des questions, aussi idiotes soient-elles ; qu’elle soit bien plus limace que dragon, malgré elle. Et c’était normal. Sauf qu’elle aurait aimé, tellement aimé que son développement intérieur s'écoule en un claquement de queue, et ne s’étale pas sur ce qui lui semblait être une éternité.
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Dim 12 Mar 2017 - 23:40



-J’aimerais… Je ne préfèrerais pas rester seule. Mais je… Il faut que je retrouve les Sœurs du Feu.

Le dragon gris haussa les épaules et jeta un regard vers les hominidés derrière lui. Les caisses pesaient leur poids et le chariot valdingua subrepticement lorsque les hominidés décidèrent de lancer le mulet à moitié aveugle qui supportait le véhicule. Les galets s'envolèrent alors que les humains se mettaient en marche pour le centre de la cité d'Anéa. Face à eux, un amoncellement de grisaille apparaissait dans le ciel. Les nuages étaient annonciateurs de tempêtes et de violentes bourrasques. Quel bande d'imbéciles ! Dans quelques instants, le froid aurait raison des attaches de la cargaison ou le chariot s'effondrerait sur lui-même à cause des rouages défectueux. Il aurait été si simple pour ces hommes de lui demander de l'aide. RaÏnvir aurait simplement poussé le chariot avec son poids et celui-ci se serait déplacé sans contrainte. Il était toujours étrange d'observer les hominidés se battre contre ce qu'il ne pouvait vaincre. Quand un dragon voyait l'orage approcher, il savait d'instinct que pénétrer dans son aura lui serait fatal, car même ses ailes ne pouvaient avoir le dessus sur les éléments. Sauf en cas d'extrême nécessité, aucun ne se risquerait dans une telle tourmente. Les hominidés n'étaient pas ainsi. Même lorsque les pires conditions se dressaient sur leur chemin, ils choisissaient de se jeter vers l'inconnu. Ils pouvaient perdre à tout moment leur cargaison, simplement à cause d'un excès de zèle. Etait-ce de la stupidité ou du courage ? RaÏnvir se tourna alors vers la dragonnelle en face de lui. Ses ailes vibrèrent tandis que sa queue s'enroulait autour de lui. Eh bien, cette femelle n'était finalement pas si différente des hominidés. A quoi bon essayer de retrouver les Soeurs du feu quand elle ne possédait ni protection contre le froid, ni aucun moyen de retrouver précisément leur trace ? Quelle folie...
La jeune dragonnelle demanda avec un air timide.

-Peut-on faire partir le froid des pattes… ? J’ai l’impression que mes doigts vont se casser si je continue d’avance...

De nouveau, il poussa un profond soupir. Comme si l'hiver n'était pas le déclin de toute chose. Evidemment, le froid était maître ici. Ils se trouvaient tout deux sur des terres sauvages, abandonnées des flammes. Ici, il n'y avait que des humains peu civilisés et quelques dragons pour alimenter ces lieux de vie. C'était à n'en pas douter un bien bel endroit. La neige immaculée, le silence... tout cela était aussi apaisant qu'impressionnant. Par bien des jours, le regard du dragon gris s'était posé sur les champs tout vêtus de blanc, brillant d'émerveillement. La dragonnelle n'était pourtant pas de son avis. Intérieurement, RaÏnvir ne put s'empêcher de se demander pourquoi cette femelle prenait tant à cœur l'idée de confesser ses faiblesses ? Quant à ses doigts... ses doigts ? Le dragon gris releva le cou et planta son regard dans celui de la femelle. Etrange. Un natif du Lavadôme aurait parlé de sii, mais pas de doigts. Elle s'exprimait comme quelqu'un qui n'avait pas vécu avec les us et coutumes de la terres des dragons. Comme si elle n'avait pas vécu parmi eux...

-Ma foi, il y a bien des méthodes. Généralement, les nôtres s'envolent pour décharger le froid de leurs pattes dans leurs ailes, qui elles engrangent de la chaleur grâce à l'effort. (Le dragon gris toisa la femelle d'un œil suspicieux.) Mais aucune ne semble te correspondre, si fragile sois-tu face à un tel climat. Enfin...

Pour une fois, dans ce décor à la fois sinistre et attrayant, ses écailles et sa chaleur pouvaient peut-être offrir protection et force. Il attrapa donc les sii de la dragonnelle avec les siennes et les souleva à mi-hauteur. Sans faire attention à sa réaction, il approcha délicatement son cou. Ouvrant sa gueule, le dragon gris souffla en direction de ses pattes un filet de fumée provenant tout droit de ses entrailles embrasées. Comme une petite brume, celle-ci entrelaça la peau grise de la femelle, la frôla de son énergie. Il ne sut pas exactement si sa congénère se mit à trembler de plus belle, mais il s'assura que ce ne fut pas à cause de la froideur cruelle du climat. Quand ce fut finit, il relâcha sa poigne et recula.

-Encore reste-t-il la méthode la plus simple, comme tu peux le voir. Tu devrais trouver un moyen de cracher tes flammes ou je ne sais quoi ! Les temps sont durs pour ceux qui restent loin de l'abri qu'apporte les Protectorats et le Lavadôme... Si tu veux devenir une Soeur du feu, tu devras apprendre à faire avec chaque obstacle qui s'élèvera sur ta route. Et je ne compte pas te tourner autour toute la journée.

La voix de Saruhzor brûla dans son âme comme un fer brulant rougeoie sur l'enclume.

-"Menteur... Elle ne te dérange pas tant que ça puisque tu lui causes encore ! Et pour quoi faire, frérot ? Elle n'est rien pour nous. Rien que de la chair suppurée et impure. Ce n'est pas à cette brebis que tu apprendras à rugir."


Le dragon gris l'ignora. Tout juste s'agita-t-il sommairement par simple irritation. Il se concentra sur la dragonnelle.

-Tu es quelqu'un de peu commun, femelle. Dis-moi, comment t'appelles-tu ?
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MessageSujet: Re: Qui sommeille apprécie parfois le réveil. [PV Limace]   Mer 12 Avr 2017 - 23:44



Limace cessa tout simplement de respirer lorsque le Gris lui saisit les pattes avant et les lui maintint en l’air. Ses yeux écarquillés de peur regardèrent la large gueule du dragon se rapprocher d’elle, puis s’ouvrir en une cavité béante parsemée de pieux aiguisés. Elle en resta pétrifiée de terreur.
C’était terminé. Il allait lui arracher la tête d’un simple coup de mâchoire, lui déchirer les pattes d’un mouvement sec, lui trancher violemment la gorge, lui dévorer les …
Ébahie, elle observa la volute de fumée qui s’échappa soudain de ce puit mortel cerné de crocs. Le nuage grisâtre vagabonda jusqu’à l’extrémité de ses pattes, en caressa chaudement la surface, puis glissa encore et encore sur sa peau comme un tourbillon de brume. Limace senti la chaleur qui en émanait se diffuser lentement dans sa chair, réchauffant ses articulations et ses muscles gelés.
Quelques instants plus tard, ses pattes revigorées avaient retrouvé le froid du sol, et le mâle se dressait de nouveau devant elle de toute sa hauteur.
-Encore reste-t-il la méthode la plus simple, comme tu peux le voir. Tu devrais trouver un moyen de cracher tes flammes, ou je ne sais quoi ! Les temps sont durs pour ceux qui restent loin de l’abri qu’apportent les Protectorats et le Lavadôme… Si tu veux devenir une Sœur du Feu, tu devras apprendre à faire avec chaque obstacle qui s’élèvera sur ta route. Et je ne compte pas te tourner autour toute la journée.
Limace écouta le Gris d’une oreille attentive, tandis qu’elle reprenait ses esprits et calmait ses émotions – qui s’étaient une fois de plus emballés pour un rien. Et, alors que la peur qui l’avait gagnée s’en retournait somnoler quelque part en elle, un autre sentiment s’étira lentement dans ses cœurs, éveillé par les paroles du mâle. Elle sentit un point lui picorer la poitrine et tirailler sur les muscles de ses mâchoires.
Ce que le dragon venait de dire l’avait étrangement vexée, et légèrement agacée en même temps. Elle avait l’impression que son discours était plein de remarques désobligeantes, de reproches qui lui paraissaient injustes. Elle n’appréciait pas vraiment entendre quelqu’un lui répéter qu’elle n’avait pas le feu, ni la débrouillardise des autres membres de son espèce, … Bref, qu’elle n’était qu’un semi-dragon que le Ciel avait oublié de terminer. Aussi, elle senti son regard se durcir un peu malgré elle – ce qui n’était pas dans ses habitudes de dragonnelle timide et renfermée.

-Tu es quelqu’un de peu commun, femelle. Dis-moi, comment t’appelles-tu ?
Limace faillit ouvrir la bouche pour répondre, mais elle se ravisa au dernier moment. Qu’allait penser le Gris en entendant le nom qu’elle avait toujours porté jusque là ? Il la jugerait encore, lui renverrais son « Limace » à la figure en la dégradant ? Elle hésita. Elle n'avait pas envie de lire une fois de plus cette froide déception dans ses yeux. Mais elle n’avait pas le choix, il fallait qu’elle réponde.
En fait, si, elle avait le choix. Elle pouvait très bien mentir, inventer un nom passable qui ne lui attirerait pas les regards méprisants du mâle. Mais en serait-elle capable ? Saurait-elle dissimuler sa gêne et son hésitation de manière à faire passer son mensonge pour un fait réel ? Un élan de courage et d’audace s’empara d’elle le temps d’un battement de cœurs, et elle trouva la force d’ouvrir la bouche et de répondre :
-Je m’appelle Alascha.

C’était dit. C’était fait. Elle avait menti. La honte monta soudain en elle comme une tornade brûlante, finissant de la réchauffer toute entière. Mais pourquoi avait-elle fait ça ?  Elle avait l’impression qu’elle venait de jouer avec le feu – un feu que, entre parenthèses, elle ne possédait nullement. Et si le Gris se rendait compte de la supercherie ? S’il prenait son mensonge comme un affront, qu’il s’emportait, et qu’il n’utilisait cette fois sa gueule non pour la réchauffer, mais pour mettre fin à sa vie de diseuse de faux ?
Le malaise s’emparait d’elle, et elle-même ne croyait même plus à la réussite de son coup de folie. Elle scruta le regard du dragon, tâchant d’y dénicher quelque indice sur la manière dont il percevait sa gêne. Comprenait-il ? Réfléchissait-il déjà à la manière dont il allait la punir pour lui avoir raconter cette absurdité ?
Stop. Je ne peux pas. C’est trop.
Résignée, elle se recroquevilla sur elle-même. Décidément, elle n’était pas fichue de faire quelque chose qui tenait la route… La colère qui vagabondait dans les tréfonds de son âme tendit un bras anguleux vers elle, et caressa ses cœurs d’un geste rageur.
Elle ne savait plus où donner de la tête. Trop d’émotions s’enchaînaient, se chevauchaient, se combattaient… Elle avait l’impression d’être un volcan qui bouillonnait dangereusement. Aussi, elle ne sut quel ton donner à la cascade de mots qui jailli soudain de sa gueule.

-En fait, non. Je ne m’appelle pas Alascha. Mon nom est Limace. Et vous pouvez bien vous moquer de moi si ça vous semble drôle ; mais c’est ainsi. Je sais que ce n’est pas un nom de dragon, que c’est même une aberration et une honte pour l’espèce ; ça, on me l’a déjà dit. Et j’ai compris. Mais c’est le seul que j’ai toujours eu, et je ne suis pas encore assez dragon pour être capable d’en choisir un nouveau. Alors, vous pouvez m’appeler comme vous le voudrez. La Grise, la Sans-Feu, la Sans-Courage ; même Limace si vos cœurs de dragons vous permettent d’utiliser ce mot pour décrire l’un de vos congénères. Ou ne m’appelez tout simplement pas ; je comprendrais que ma compagnie vous dérange voire même vous répugne, et que vous décidiez de partir. Je suis épuisée de lutter contre le regard des autres…
Lorsqu’elle ferma définitivement la bouche, elle fut elle-même étonnée de tout ce qu’elle venait de dire. C’était là des pensées qu’elle n’avait jamais réussi à retransmettre correctement, oser énoncer à voix haute, ou encore même se l’admettre. C’était vrai : elle était épuisée. Vivre dans ce monde était difficile, surtout pour quelqu’un comme elle. Et il fallait dire ce qui était : le regard que portaient les autres sur sa personne avait fini par déformé sa vision d’elle-même. Alors qu’auparavant elle n’avait nullement conscience de ses handicaps, ou du moins n’en tenait pas réellement rigueur, elle commençait désormais à absorber le mépris et le dégoût qu’elle inspirait aux autres. Elle se voyait à travers leurs yeux, et l’image qu’elle dégageait n’était pas des plus glorieuses.
Limace ferma les yeux, emprunte à une nouvelle vague d’émotions, et soupira tristement.
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